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Le Petit Prince, une histoire américaine

Quand l'exil new-yorkais façonne
le destin juridique d'un chef-d'œuvre

New York, 31 décembre 1940. Antoine de Saint-Exupéry débarque dans une Amérique en paix mais déjà sous tension. La France vient de capituler, l'Europe sombre dans la barbarie. L'écrivain-aviateur arrive pour une mission : convaincre les États-Unis d'entrer en guerre.

logo livresse 21 décembre 2025

Ce séjour forcé, qui durera 27 mois, va transformer l'exilé mélancolique en créateur d'un conte immortel – et façonner pour des décennies le destin juridique de son œuvre.

Un exil doré mais amer

Saint-Exupéry n'est pas un inconnu aux États-Unis. Depuis son National Book Award de 1939 pour la traduction de Terre des hommes (Wind, Sand and Stars), « l'écrivain jouit d'une belle réputation outre-Atlantique », rappelle le site babelio.com.

Pourtant, cet exil lui pèse. « Saint-Exupéry était éprouvé moralement. Il vit mal son éloignement d'avec la France », note le critique Alain Vircondelet.

À New York, l'aviateur retrouve une communauté de Français en exil. Mais il est déchiré entre son désir de combattre et son statut d'intellectuel en sécurité.

Sa position ambiguë face au régime de Vichy – il refuse de condamner publiquement Pétain – lui vaut des critiques virulentes de la part des gaullistes.

« Il met sa célébrité au profit de la cause d'une entrée en guerre des États-Unis contre le IIIe Reich », précise histoire-pour-tous.fr, mais ses prises de position nuancées déplaisent aux deux camps.

Durant cet exil, Saint-Exupéry écrit deux œuvres majeures : Pilote de guerre (1942), nourri de son expérience au combat, et Lettre à un otage (1943), un vibrant appel à la fraternité. Mais c'est un troisième ouvrage, inattendu, qui va marquer l'histoire littéraire.

Naissance new-yorkaise d'un prince

Le Petit Prince naît de la rencontre entre la nostalgie et l'encouragement. Selon le blog lepetitprince.com, son éditeur Eugene Reynal lui suggère en 1942 d'« écrire un conte pour enfants » en voyant les dessins qu'il trace compulsivement.

Une autre version attribue l'idée à Elisabeth Reynal, épouse de l'éditeur, espérant « offrir ainsi un remède au désœuvrement » de l'auteur.

Saint-Exupéry travaille à son conte tout l'été et l'automne 1942 dans son appartement new-yorkais. « Antoine de Saint-Exupéry entame l'écriture du Petit Prince en 1942 pendant son exil aux États-Unis », confirme antoinedesaintexupery.org. L'œuvre aurait dû sortir pour Noël 1942, mais la publication est reportée.

Le 6 avril 1943, Le Petit Prince paraît simultanément en anglais (traduction de Katherine Woods) et en français chez l'éditeur new-yorkais Reynal & Hitchcock.

« La version en français suivra une quinzaine de jours après » l'édition anglaise, précise Wikipédia. Les éditions comportent 525 exemplaires signés en anglais et 250 en français, certains hors commerce.

Une semaine plus tard, le 13 avril 1943, Saint-Exupéry quitte New York pour rejoindre les forces françaises libres en Algérie. Il ne reverra jamais l'Amérique. Et surtout, il ne verra jamais Le Petit Prince publié en France.

Une publication américaine lourde de conséquences

Pourquoi Le Petit Prince a-t-il d'abord été publié aux États-Unis ? Les circonstances de guerre expliquent cette première édition américaine.

« Saint-Exupéry, pilote militaire qui avait combattu l'aviation nazie, rejoint New York avec pour objectif de faire entrer les États-Unis dans la guerre », rappelle le site passerelles.bnf.fr. La France occupée n'offrait aucune possibilité de publication.

Mais cette naissance américaine aura des répercussions juridiques majeures. Le Petit Prince ne paraîtra en France qu'en avril 1946, « à titre posthume », précise Gallimard, soit près de deux ans après la mort de Saint-Exupéry.

Même en Algérie libérée, l'écrivain ne peut recevoir d'exemplaires de son livre. Ses ouvrages sont interdits à cause de son différend avec de Gaulle.

« Ces arrivages de tous les livres d'Amérique. Les miens exceptés. Interdits en Afrique du Nord », se plaint-il dans sa correspondance citée par edition-originale.com.

Un casse-tête juridique planétaire

Cette publication américaine a créé une situation juridique unique. Les droits d'auteur, qui protègent une œuvre pendant une durée déterminée après la mort de l'auteur, ne suivent pas les mêmes règles selon les pays.

Or, « la législation sur le droit d'auteur n'est pas la même selon les pays », explique France Info.

Mort en 1944, Saint-Exupéry aurait dû voir son œuvre entrer dans le domaine public en 2015 (70 ans après son décès, selon la règle européenne). Mais la France applique une exception : le statut d'auteur « mort pour la France » prolonge les droits de 30 ans. Résultat : en France, Le Petit Prince ne tombera dans le domaine public qu'en 2032, voire 2033 selon certaines interprétations.

Ailleurs dans le monde, la situation varie. « En Asie, en Afrique ou encore au Canada, l'œuvre de Saint-Exupéry est tombée dans le domaine public en 1995 », rapporte France Info.

Dans la plupart des pays, Le Petit Prince est libre de droits depuis le 1er janvier 2015. Seuls quatre pays font exception : « la France, les États-Unis, l'Espagne et l'Italie », précise Wikipédia.

Cette disparité crée des situations paradoxales. « Il paraît inconcevable qu'il soit possible de partager, copier et adapter librement Le Petit Prince dans le monde entier, sauf dans son propre pays », s'étonne le site guichetdusavoir.org.

En Turquie, dès janvier 2015, « plus de 30 éditeurs turcs ont publié des rééditions du roman », relate Actualitté.

Le droit des marques : une protection infinie ?

Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Les ayants droit de Saint-Exupéry ont trouvé un autre moyen de protéger l'œuvre : le droit des marques. « Le Petit Prince, le serpent, le renard et les autres ont été déposés en tant que marques », révèle guichetdusavoir.org.

Or, « une fois enregistrée, la marque ne peut pas être ni copiée ni utilisée », et cette protection, renouvelable indéfiniment, « dure dix ans ».

Cette stratégie juridique soulève des questions éthiques. Comme l'analyse le site scinfolex.com, « le problème réside dans le caractère illimité du droit des marques qui entre en conflit avec la limite temporelle imposée au droit d'auteur ».

Même quand l'œuvre entre dans le domaine public, les personnages protégés par les marques ne peuvent être utilisés librement. « Si les personnages sont protégés par le droit des marques, l'œuvre n'est pas exploitable », conclut le site.

Cette « malédiction du Petit Prince », comme l'appelle scinfolex.com, illustre les tensions entre protection de la propriété intellectuelle et accès à la culture.

Aux États-Unis, des procès similaires concernent Zorro ou Sherlock Holmes. La Cour suprême américaine a déjà estimé en 2003 que « l'usage du droit des marques ne pouvait pas avoir pour effet d'empêcher l'usage d'une oeuvre entrée dans le domaine public ».

Un héritage disputé

Aujourd'hui, Le Petit Prince génère des revenus colossaux. « Le Petit Prince génère un chiffre d'affaires annuel de 200 millions d'euros dans le retail », révèle Thomas Rivière, arrière-petit-neveu de Saint-Exupéry et gestionnaire de la succession, dans une interview à Influencia.

Cette manne provient de « 350 licenciés qui ont donné vie à plus de 10 000 produits dérivés ».

Mais les descendants ne touchent qu'« une partie infime de cette somme en royalties », précise Rivière, « bien moins de 5% de ces revenus ». Le reste se partage entre éditeurs, licenciés et distributeurs.

Cette situation juridique complexe découle directement de la publication américaine de 1943. Si Le Petit Prince avait été publié uniquement en France après-guerre, son statut juridique serait uniforme dans le monde. Au lieu de cela, l'exil new-yorkais de Saint-Exupéry a créé un enchevêtrement de droits qui perdure quatre-vingts ans plus tard.

Ironie de l'histoire : le petit prince qui voyageait librement de planète en planète se retrouve aujourd'hui entravé par des frontières juridiques invisibles.

Mais comme l'écrivait Saint-Exupéry : « L'essentiel est invisible pour les yeux. » Et l'essentiel – la beauté universelle de son conte – transcende tous les contentieux.

Quatre-vingts ans après sa publication à New York, Le Petit Prince continue de toucher des millions de cœurs, indépendamment des questions de droits et de frontières.

À priopos de l'auteur

Antoine de Saint-Exupéry est né à lyon, le 29 juin 1900. Le baptême de l’air qu’il reçoit fin juillet 1912 sur l’aérodrome d’Ambérieu-en-Bugey décidera de sa vocation de pilote.  Au sortir de l’armée, en 1923, il fait différents métiers. Il publie en 1926 son premier récit, dont l’action se situe dans le monde de l’aviation.  En 1938, il tente de relier New York à la Terre de Feu : blessé au cours de sa tentative, il passe une longue convalescence à New York. Il publie alors Terre des hommes, grand prix du roman de l’Académie française et National Book Award aux Etats-Unis (1939). Pendant la Seconde Guerre Mondiale, il est pilote de reconnaissance au groupe 2/33 (1939-1940), puis se fixe à New York. C'est durant ce second séjour dans la métropole américaine qu'il publie «Le Petit Prince» (1943), son grand succès. Il gagne ensuite l’Afrique du Nord et réintègre le groupe 2/33 malgré de nombreuses blessures et l’interdiction de voler. Cependant, Saint-Exupéry insiste pour obtenir des missions : le 31 juillet 1944, il s’envole de Borgo, en Corse. Il ne reviendra jamais.

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