Éric Vuillard
Les orphelins
Éric
Vuillard
- Actes Sud
- 28 janvier 2026
- 176 pages
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Billy the Kid, son histoire intime, celle de l’origine du pouvoir en Amérique et de la démocratie confisquée.
Soudain, le vide se fit en lui. Son petit corps se contracta tout entier, il trembla ; et, à cette minute, il sut qu’il serait toujours seul.
Une terrible angoisse lui remonta par le bas du ventre.
Il aperçut à contre-jour la gueule de Cahill, la mort lui parut proche, toute proche ! Sur sa joue, il sentit le soleil, son harmonie mortelle, sa beauté. Il eut envie de pleurer.
Alors, les visages des soldats, des garçons vachers qui faisaient cercle autour de lui, s’évaporèrent dans le néant. Sa main se faufila jusqu’à l’arme, et il tira.
Le mot de l’auteur
Rien n’est plus énigmatique qu’un portrait. Il y a cinq ou six ans, je suis tombé sur la photographie qui se trouve aujourd’hui en couverture du livre. Une jeune femme et un jeune homme nous regardent avec une désinvolture prodigieuse. La jeune femme tient un révolver, ce n’est pas un instrument comme un autre, c’est un instrument qui libère par la violence des servilités du travail. C’est nous, les honnêtes gens, que le jeune homme et la jeune femme menacent.
En écrivant la vie de Billy the Kid et de ses compagnons d’infortune, je voulais élucider cette insolence, découvrir ce qu’elle montre et ce qu’elle cache. Je me suis demandé si l’âme d’un pauvre renégat, jeté sur les routes malgré lui, ne pouvait pas contenir en elle tous les mystères du monde.
J’ai fouillé la vie du Kid, son taudis à New York lorsqu’il était enfant, la mort de sa mère, ses premiers larcins, et en partant de son histoire intime, de la vie d’un pauvre petit truand, je suis retombé, sans le vouloir, sur la grand-route de l’Histoire humaine. En cette fin de XIXe siècle, les grands propriétaires terriens des États-Unis firent momentanément appel à des hordes de brigands pour chasser les Indiens de leur territoire, rançonner les fermiers, chasser les petits squatters. Des nuées de desperados furent les auxiliaires indispensables d’une accumulation de richesses sans précédent. Mais très vite le pouvoir se concentre, et les avocats de la capitale, les magnats de Santa Fe, loin, très loin des règlements de comptes des petits truands à leur solde, organisent les premières élections. Une fois devenus sénateurs ou gouverneurs, ils n’ont plus besoin des bandes de hors-la-loi qu’ils avaient employées pour faire régner la terreur et accumuler leurs richesses. Ainsi, ce que l’on reconnaît sur la photographie légendaire, dans les yeux de la jeune femme et du jeune homme terriblement désinvoltes, c’est leur jeunesse qui se dépense en pure perte. Comme eux, Billy ne tirera rien de sa liberté et mourra, jeune et pauvre, à l’âge de vingt et un ans. On se souvient de la formule révolutionnaire, “La liberté ou la mort”, ce fut peut-être leur maxime secrète.
- Éric Vuillard
À propos de l'auteur
Ecrivain et cinéaste né à Lyon, Eric Vuillard a reçu le prix Goncourt pour L'ordre du jour (2017). Il a aussi été finaliste de l'International Booker Prize pour son livre La guerre des pauvres. Son oeuvre est traduite dans quarante langues. En 2023, il a reçu le prix international Milovan Vidaković pour l'ensemble de son œuvre.






