Grasset en crise : plus de 115 auteurs claquent la porte pour défier Bolloré
Dans le monde feutré de l'édition française, le séisme n'a pas de précédent.
Dans la nuit du jeudi 16 avril, plus de 115 écrivains publiés chez Grasset — dont Virginie Despentes, Sorj Chalandon, Bernard-Henri Lévy, Frédéric Beigbeder et Vanessa Springora — ont annoncé collectivement qu'ils ne signeraient plus aucun livre chez leur éditeur.
Texte intégral de la lettre et liste des signataires ![]()
16 avril 2026
En cause : le limogeage d'Olivier Nora, président historique de la maison depuis 26 ans, que beaucoup attribuent à la volonté du milliardaire conservateur Vincent Bolloré, propriétaire du groupe Hachette.
Le départ d'Olivier Nora a été officialisé le 14 avril par Hachette Livre, sans explication détaillée. Il est remplacé par Jean-Christophe Thiery, ancien élève de l'ENA et PDG de Louis Hachette Group. Une nomination lourde de sens : Jean-Christophe Thiery a effectué l'essentiel de sa carrière dans l'orbite Bolloré.
Dans leur lettre ouverte transmise à l'AFP et au Monde, les signataires ne mâchent pas leurs mots. Ils dénoncent, selon leurs propres termes, «une atteinte inacceptable à l'indépendance éditoriale et à la liberté de création», estimant que Vincent Bolloré leur impose sa loi «au mépris de celles et ceux qui publient, éditent, corrigent, fabriquent, diffusent, distribuent nos livres».
Ils affirment : «Nous refusons d'être les otages d'une guerre idéologique visant à imposer l'autoritarisme partout dans la culture et les médias.»
Bernard-Henri Lévy
Les réactions individuelles sont tout aussi vives. Bernard-Henri Lévy, sur le réseau X, a déclaré être «sous le choc», rendant hommage selon franceinfo à un éditeur qu'il décrit comme «scrupuleux et enthousiaste».
Alain Minc
Alain Minc, publié chez Grasset depuis quarante ans, a annoncé son départ à l'AFP, qualifiant l'éviction d'Olivier Nora de «mise au pas de cette maison d'édition».
Pascal Bruckner
Le philosophe Pascal Bruckner, interrogé par France Inter, a été encore plus tranchant : «Bolloré tue Grasset. C'est un acte de mort. C'est un coup de fusil à bout portant contre une des plus vieilles maisons d'édition françaises.»
Dany Laferrière
La fronde traverse aussi l'Atlantique. L'auteur québécois Dany Laferrière, qui a publié une quinzaine de livres avec Grasset, figure parmi les signataires. Selon son propre site internet, rapporté par La Presse, il a tenu à s'associer à la «Pétition pour l'élégance et contre la vulgarité, en appui à Olivier Nora des éditions Grasset» — une formulation qui, à elle seule, résume l'état d'esprit des révoltés : ce n'est pas seulement une bataille contractuelle, c'est une question de tenue morale face à ce qui est perçu comme la brutalité d'un actionnaire tout-puissant. Pour l'académicien d'origine haïtienne, dont l'œuvre est depuis longtemps ancrée dans les catalogues français, le choix de signer est aussi un geste symbolique fort : celui d'un écrivain de la francophonie qui refuse que Paris, capitale mondiale du livre, se laisse réduire au silence par la logique des affaires.
Colombe Schneck
La romancière Colombe Schneck, qui participait à la réunion des auteurs dans un café parisien mercredi soir, a confié à l'AFP que la mobilisation avait rassemblé des sensibilités très diverses : «Il y a eu des moments de tension parce qu'il faut s'imaginer qu'à Grasset il y a des gens très à gauche, de l'autre côté, des gens plutôt très à droite.» Mais le départ d'Olivier Nora a agi comme un catalyseur : «C'était impossible de ne rien faire», a-t-elle ajouté.
Un acte de courage
La solidarité dépasse les rangs de Grasset. Dans une tribune au Monde, Antoine Gallimard a écrit que la résistance des auteurs était «un acte de courage», appelant toute la filière à affirmer que les maisons d'édition ne sont «pas des trophées». Le Syndicat de la librairie française a dénoncé «une étape supplémentaire, grave et sans doute décisive dans la mise au pas du groupe Hachette par son actionnaire Vincent Bolloré.»
L’arrivée de Boualem Sansal
En toile de fond, l'arrivée controversée de l'écrivain franco-algérien Boualem Sansal chez Grasset, en mars dernier, aurait été la goutte qui a fait déborder le vase. Selon le quotidien Libération, une tension n'a cessé de monter entre Bolloré et Nora depuis cet épisode.
La crise éclate en plein Festival du Livre de Paris, ouvert jeudi au Grand Palais, où la ministre de la Culture a tenu à citer nommément Olivier Nora en évoquant le «rapport de confiance» que les éditeurs «nouent avec les auteurs» — une allusion à peine voilée au séisme en cours. Les auteurs évoquent désormais une possible «class action» pour tenter de récupérer leurs droits, une procédure inédite dans l'histoire de l'édition française.
Le mot de la fin
Quant à Olivier Nora lui-même, il a conclu son communiqué de départ avec une formule qui résonne comme un adieu digne : «Je suis fier d'avoir pu en porter les couleurs, en toute indépendance, depuis 26 ans.» Un mot — indépendance — que ses auteurs ont repris en étendard.









