|
Texte intégral de la lettre des artistes contre les prix du Gouverneur général
Publiée dans l'édition du 29 octobre 1999 du journal Le Devoir
La course aux honneurs a repris cet automne avec la remise prochaine des prix du Gouverneur
général du Canada. Cela suscite des envies et des déceptions alors qu'il faudrait
plutôt une sévère remise en question. Car cette institution est en voie de devenir le plus bel outil de récupération politique de l'État fédéral canadien. Jusqu'à maintenant,
les artistes partisans de l'indépendance ont accepté de bonne grâce de participer
à cet événement sous des prétextes divers et à vrai dire rarement discutés.
Le poète Gaston Miron a toujours dénoncé ce prix, pour des raisons très conséquentes,
à savoir qu'en tant que chef des Forces armées canadiennes, le (ou la) gouverneur
général détient la responsabilité suprême de l'intervention militaire contre le Québec
lors de la crise d'Octobre. Gaston Miron fut alors emprisonné, de même que Gérald Godin,
Pauline Julien, Michel Chartrand, Andrée Ferreti, etc.
Ce n'est pas une question de personne mais de fonction. Le poste de gouverneur général
est une création coloniale britannique, point à la ligne. Tout cela semble lointain
et les Québécois pardonnent facilement, mais aujourd'hui le prix du Gouverneur général revêt un aspect politique autrement plus significatif que par le passé et oblige
les artistes québécois à se demander si le temps n'est pas venu de mettre fin à cette
mascarade.
Une caution
Les artistes québécois sont en train de devenir une caution du régime qui se sert
d'eux pour rehausser le prestige d'une institution décrépite et parasitaire comme
le système qu'elle doit servir.
Quelques dollars et quelques médailles représentent une bien maigre compensation pour
toute la crédibilité que confère à cette institution coloniale la généreuse adhésion,
voire la naïve reconnaissance que manifestent nos artistes.
Comme des trophées devant illustrer l'esprit de tolérance du régime canado–monarchiste,
les artistes québécois qui se sont mouillés dans la lutte nationale sont exhibés
à un gala diffusé d'un océan à l'autre et chargés de baiser la main qui soi–disant
les nourrit.
Associé au National Post de Conrad Black, l'apôtre de la partition, le gala pancanadien
n'est guère autre chose qu'une version protocolaire de la grande marche de l'amour
du Canada anglais organisée par le camp du NON un certain automne 1995.
Depuis 1995, le fédéral a mis cartes sur table. Il n'y aura pas d'indépendance sans
sa permission. Le Québec devra composer avec un mouvement partitionniste encouragé
et financé par Ottawa et qui propose le démembrement du territoire québécois. Ottawa
se réserve également le droit d'utiliser l'armée pour protéger les citoyens désirant rester
Canadiens.
Le charme d'Adrienne Clarkson, la nouvelle gouverneure, nous a peut–être fait oublier
ces menaces, mais un sourire n'efface pas un système bicentenaire de régime colonial.
En quoi la carotte devrait–elle avoir meilleur goût que le bâton lorsqu'il s'agit
de circonscrire le mouvement indépendantiste québécois?
Nécessaire d'y renoncer
Depuis le référendum de 1995, ce prix est devenu si prestigieux et si couru qu'il
apparaît comme une désolante entreprise de corruption. Il est devenu nécessaire d'y
renoncer, sous peine de perdre l'essentiel de ce qui a motivé notre marche vers l'indépendance, notre refus de l'inféodation.
En intégrant les artistes québécois à la grande famille canadienne, le gouvernement
fédéral sait qu'il mine le moral des troupes indépendantistes. À ce jour, le Parti
québécois et ses militants s'engluent dans la petite politique provinciale et ne
savent plus quelle direction prendre. Comment peut–on à la fois reprocher au PQ ses indécisions
et ses maladresses et en même temps participer à la démoralisation générale en acceptant
les prix du Gouverneur?
À juste titre, le peuple a reconnu ses artistes, écrivains et poètes comme les porteurs
de l'idée de libération. Si ceux–ci abandonnent, quel espoir reste–t–il au peuple?
Quand donc retrouvera–t–il confiance en lui–même? Où trouvera–t–il l'exemple à suivre?
Pour que l'idée d'indépendance se redéploie, il faut que tous ceux qui le peuvent
fassent du prix du Gouverneur général l'occasion de marquer le refus de notre soumission
au pouvoir fédéral.
Pour l'heure, il n'est pas immoral pour un artiste pauvre d'accepter un tel prix,
surtout s'il s'explique et réaffirme son engagement ou, mieux, profite de cette tribune
pour faire avancer le combat. En dehors de cette condition, ce prix, ce gala ne peuvent plus être que la mise au rancart de nos espérances, voire même la célébration de
nos défaites. Aussi les signataires de cette lettre invitent–ils leurs confrères
et consoeurs, non seulement à refuser ce prix mais aussi à se joindre à eux dans
un mouvement du refus des artistes et écrivains québécois.
La lutte pour l'indépendance doit retrouver un nouveau souffle. C'est pourquoi il
nous faut sortir de notre léthargie et nous ouvrir les yeux. Tâchons de ne pas être
inférieurs aux stratèges fédéraux. Le prix du Gouverneur général, qu'y a–t–il de
plus politique? Cessons de faire semblant de ne pas nous en rendre compte.
Yves Beauchemin, écrivain
René Boulanger, écrivain
Pierre Falardeau, cinéaste
Luis Martinez Riquelme, poète
Denis Trudel, comédien
René Marcel Sauvé, écrivain et géographe
Dominique Richard, peintre
Geneviève Lenoir, soprano
Armand Vaillancourt, sculpteur
Michel Brûlé, éditeur
Nicole Bélanger, écrivaine
Ghyslain Taschereau, comédien et écrivain
Marcelle Ferron, peintre
Andrée Ferreti, écrivaine
Robert Comeau, historien
|
 |