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Molière, pseudonyme de Jean-Baptiste Poquelin (1622-1673). Auteur, metteur en scène et acteur français. Molière et Shakespeare sont les deux auteurs ayant le plus marqué la littérature moderne. Suggestion de visite: la page moliéresque de Philippe Parker.
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L'avareDe Molière.
Extrait
«Acte premier»
Scène première (début)
VALERE
Hé quoi ? charmante Elise, vous devenez mélancolique, après
les obligeantes assurances que vous avez eu la bonté de me donner de
votre foi ? Je vous vois soupirer, hélas ! au milieu de ma joie. Est-ce
du regret, dites-moi, de m'avoir fait heureux, et vous repentez-vous de
cet engagement où mes feux ont pu vous contraindre ?
ELISE
Non, Valère, je ne puis pas me repentir de tout ce que je fais
pour vous. Je m'y sens entraîner par une trop douce puissance, et je
n'ai pas même la force de souhaiter que les choses ne fussent pas.
Mais, a vous dire vrai, le succès me donne de l'inquiétude, et je
crains fort de vous aimer un peu plus que je ne devrais.
VALERE
Hé ! que pouvez-vous craindre, Elise, dans les bontés que
vous avez pour moi?
ELISE
Hélas! cent choses à la fois : l'emportement d'un père, les
reproches d'une famille, les censures du monde ; mais plus que tout,
Valère, le changement de votre coeur, et cette froideur criminelle dont
ceux de votre sexe payent le plus souvent les témoignages trop ardents
d'une innocente amour.
VALERE
Ah! ne me faites pas ce tort de juger de moi par les autres.
Soupçonnez-moi de tout, Elise, plutôt que de manquer à ce que je vous
dois. Je vous aime trop pour cela, et mon amour pour vous durera autant
que ma vie.
ELISE
Ah ! Valère, chacun tient les mêmes discours. Tous les hommes
sont semblables par les paroles, et ce n'est que les actions qui les
découvrent différents.
VALERE
Puisque les seules actions font connaître ce que nous sommes,
attendez donc au moins à juger de mon coeur par elles, et ne me
cherchez point des crimes dans les injustes craintes d'une fâcheuse
prévoyance. Ne m'assassinez point, je vous prie, par les sensibles
coups d'un soupçon outrageux, et donnez-moi le temps de vous
convaincre, par mille et mille preuves, de l'honnêteté de mes feux.
ELISE
Hélas ! qu'avec facilité on se laisse persuader par les
personnes que l'on aime ! Oui, Valère, je tiens votre coeur incapable
de m'abuser. Je crois que vous m'aimez d'un véritable amour, et que
vous me serez fidèle ; je n'en veux point du tout douter, et je
retranche mon chagrin aux appréhensions du blâme qu'on pourra me
donner.
VALERE
Mais pourquoi cette inquiétude ?
ELISE
Je n'aurais rien à craindre si tout le monde vous voyait des
yeux dont je vous vois, et je trouve en votre personne de quoi avoir
raison aux choses que je fais pour vous. Mon coeur, pour sa défense, a
tout votre mérite, appuyé du secours d'une reconnaissance où le ciel
m'engage envers vous. Je me représente à toute heure ce péril étonnant
qui commença de nous offrir aux regards l'un de l'autre, cette
générosité surprenante qui vous fit risquer votre vie pour dérober la
mienne à la fureur des ondes, ces soins pleins de tendresse que vous me
fîtes éclater après m'avoir tirée de l'eau et les hommages assidus de
cet ardent amour que ni le temps ni les difficultés n'ont rebuté, et
qui, vous faisant négliger et parents et patrie, arrête vos pas en ces
lieux, y tient en ma faveur votre fortune déguisée, et vous a réduit,
pour me voir, à vous revêtir de l'emploi de domestique de mon père.
Tout cela fait chez moi sans doute un merveilleux effet, et c'en est
assez, à mes yeux, pour me justifier l'engagement où j'ai pu consentir; mais ce n'est pas assez peut-être pour le justifier aux autres, et je
ne suis pas sûre qu'on entre dans mes sentiments.
VALERE
De tout ce que vous avez dit, ce n'est que par mon seul amour
que je prétends auprès de vous mériter quelque chose ; et, quant aux
scrupules que vous avez, votre père lui-même ne prend que trop de soin
de vous justifier à tout le monde, et l'excès de son avarice et la
manière austère dont il vit avec ses enfants pourraient autoriser des
choses plus étranges. Pardonnez-moi, charmante Elise, si j'en parle
ainsi devant vous : vous savez que sur ce chapitre on n'en peut pas
dire de bien. Mais enfin, si je puis, comme je l'espère, retrouver mes
parents, nous n'aurons pas beaucoup de peine à nous les rendre
favorables. J'en attends des nouvelles avec impatience, et j'en irai
chercher moi-même si elles tardent à venir.
ELISE
Ah! Valère, ne bougez d'ici, je vous prie, et songez seulement
à vous bien mettre dans l'esprit de mon père.
......
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