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La dixième loge
Emmanuel Malenfant
Editions de l’Ixcéa
458 pages
Juin 2005
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La dixième loge
Sur le web
Un jour, un livre
À lire
Une vie qui commence à 13 ans - Auteur et protagonistes : mêmes interrogations
Extrait
La dixième loge

Le vent commençait à dégager la noirceur des nuages et la lune, si belle, si ronde, commençait à poindre, et à jeter sa lumière sur la vaste surface sableuse. Les hommes, qui n’étaient que des ombres, investirent le champ de bataille à la recherche d’un éventuel ennemi survivant. La vision que permettait d'avoir la clarté lunaire, montrait des trous d’une grande profondeur. Plus de lignes Allemandes, plus de mitrailleuses, de Mauser... s’ils étaient là, c’était sous deux tonnes de sable. "Pourquoi ne sont-ils pas partis, au lieu de mourir pour une cause perdue ?" se demanda Victor, en inspectant la plage. Sa mitraillette bien en main, le doigt sur la détente, il avançait doucement, guettant le moindre bruit suspect. Il ne voulait pas mourir sur cette plage inconnue, dans un pays qu’il ne connaissait que sur une carte, pour une guerre terminée depuis près de soixante ans ! Des milliers de soldats avaient péri lors de ces assauts, et personne ne se rappelait de leurs noms, juste une plaque gravée dans les cimetières, histoire de dire que tu y étais, mais à part ça ! Certains avaient combattu pendant deux jours sur ces plages sans le moindre appui. La pointe du Hoc avait connu, elle aussi, ses héros du 2ème bataillon de rangers... mais comment expliquer qu’ils étaient morts pour rien, ou pas grand chose ! Victor comprenait que l’on puisse mourir pour son pays ou ses idées, mais l’histoire laissait souvent un goût amer à la véritable réalité des faits... et à ses mobiles. " En tout cas, j’ai pas reculé ! " constata t-il. Les pleurs qu’il entendit le firent s’accroupir, le temps de repérer d’où ceux-ci pouvaient provenir. Il avança, THOMSON tendue, prête à cracher ses balles de 11,43 à deux cent quatre-vingts mètres seconde sur le premier uniforme vert qui se présenterait devant lui.

- Helfen Sie mir !... helfen Sie mir ! Bitte... Ein Arzt.

Le jeune officier stoppa net en entendant ces suppliques. De toute évidence, il n’y avait pas que des morts dans le secteur et, au son de la voix, le gars devait être salement amoché. Dans le doute, il s’allongea, et rampa en direction du blessé... blessé peut-être ! Allemand sûrement !

- Bitte... bitte soldat... Arzt ! pleurnichait la voix.

Bitte ! Bitte ! ça, Victor connaissait, mais le reste était du Chinois. Il s’agissait bien sûr d’un appel au secours, mais le jeune officier n’était guère empressé d’aider un Allemand, surtout depuis qu’il connaissait l’histoire des camps et autres saloperies perpétuées par la race supérieure. Lorsqu’il vit le gars, à demi enterré dans le sable, à mi-torse, dans un trou d’obus, il comprit de suite que ce dernier était bien inoffensif. Le pauvre type était ruisselant de sang, le visage tailladé de toute part, l’œil droit seul était ouvert, et le crâne scalpé était maculé de sable. Son bras droit s’agitait comme s’il recevait des décharges électriques à très haute tension, quant à l’autre, il devait traîner quelque part entre là et plus loin. Victor enfila son arme en bandoulière et commença à descendre dans la crevasse.

- Nein ! Nein ! cria le soldat en voyant l’Américain. Steigen nicht herab... die bombe... Ses mots étaient hâchés, du sang et du sable sortaient de sa bouche à chaque parole.

Victor ne saisit pas le moindre mot, mais le non Allemand voulait bien dire ce qu’il disait. "Pourquoi ce Fritz ne veut pas d’aide" s’interrogea Victor ? Il s’arrêta afin de tenter de comprendre le pourquoi, et scruta les bords du trou. Rien de dangereux n’était visible... peut-être était-il simplement effrayé. Le gars devait avoir une trentaine d’années, et une certitude se posa à Victor : "il ne vivrait guère plus vieux !"

- Je comprends rien à ce que tu me racontes mon pote, lui lança Victor. Mais une chose est certaine, c’est que tu vas pas faire de vieux os !

- Ja... Ja ! Papier bitte, papier... brieftasche... meine frau, Kinder. Le soldat toussait, crachait, son bras s’agitait en direction de sa poche de veste déchirée. Man muss meiner Frau mein... brieftasche geben... bitte !

- Ça se complique, tu causes de trop et je ne comprends rien ! lui redit Victor en faisant de grands hochements négatifs de la tête. Tu veux me montrer quelque chose ?

- Brieftasche, bitte ! pleurait le soldat Allemand, en indiquant sa poche.

- OK ! Tu veux que je récupère tes papiers... papier ?

- Ja ! Papier... meine Frau ! s’écria le soldat qui venait de comprendre que l’homme face à lui saisissait sa supplique.

- OK ! J’arrive mon pote, je glisse dans le trou, et on cause de tout ça ! Victor commença à se laisser glisser vers le fond du trou mais se figea brusquement sous les hurlements du Bosch.

- Nein ! Nicht kommen nitch... bombe ! bombe ! hurlait le gars, en montrant du doigt ses jambes enterrées.

- Merde ! s’écria l’officier qui venait de comprendre. T’es assis sur une bombe ! La vache !

- Brieftasche bitte... ich werde sterben !

Immobile, Victor étudiait le plus calmement possible la situation. Récupérer les papiers du gars pour les envoyer à sa femme, ça il avait compris ! Quand un mec est sur le point de passer la ligne rouge, c’est la première chose qu’il demande, mais pouvait-il faire quelque chose pour sortir cet Allemand de là ? Le comble était bien sûr qu’il était assis sur un obus non éclaté... et forcément, ça pouvait péter au moindre caprice. Suivant le positionnement de l’engin, un poids supplémentaire pouvait être décisif. L’odeur de chair humaine brûlée lui laissait à penser que les jambes devaient poser directement sur le monstre... il n’y avait aucune chance que ce gars s’en tire ! A deux mètres du soldat, Victor tendit au maximum le bras, paume en avant, afin que l’Allemand lui envoie ses papiers.

- Danke ! lança le moribond, qui approcha sa main tremblante de sa poche de veste pour en extraire son portefeuille. Son bras était entièrement secoué de spasmes nerveux, et l’extraction ne se fit pas sans mal. Il jeta du mieux qu’il put ses papiers en direction de SAINT-PIERRE, puis soupira comme soulagé de ce moment libérateur. Le lieutenant ramassa le précieux objet de cuir, et le plaça aussitôt dans sa poche de vareuse. Les deux hommes se regardèrent droit dans les yeux, ils comprenaient chacun le message de l’autre. Même ennemis, certaines choses sont immuables face à la mort... le langages des yeux est universel et les soldats le connaissent, ou plutôt apprennent à le connaître dans ce genre de situation. Index et majeur collés l’un contre l’autre, l’Allemand avait pointé ses doigts contre sa tempe... ses yeux suppliaient Victor.

- Ich bereits gestorben !... Danke !

Je suis déjà mort ! lui disais le soldat, et je ne veux plus souffrir, devait-il penser. Ma vie s’arrête aujourd’hui, mais j’avais encore tellement de choses à dire à ma femme et mes enfants... je n’ai jamais voulu venir ici, je n’ai jamais voulu faire de mal à qui que ce soit, j’ai seulement cru que je pourrais marcher la tête haute, sans honte, parce que mon pays me l’avait demandé... peu importe qui avait tort ou raison... s’il vous plaît !

Victor s’extirpa du trou en reculant, et resta allongé sur le sable, à l’extérieur, n’ayant que sa tête au-dessus de la fosse. La demande était claire, et ne demandait aucune question. Tout allait tellement rapidement dans sa tête. Sa conversation avec Steve dans l’appartement de BERNINGTON refaisait surface "La raison l’emporte sur les convictions"... merde ! Allait-il devoir flinguer ce mec parce qu’il le lui demandait ou y avait-il une solution à laquelle il n’avait pas pensé ! Il avait beau tourner dans tous les sens, rien ne venait à sa rescousse.

La raison bordel , la raison, il saisit son PA M1911 qu’il portait à la ceinture, pressa le chien et visa le crâne de l’Allemand. Il avait chaud, ses doigts semblaient mous, sans vie, son cœur ne battait plus, son souffle devint haletant, et ses yeux se brouillèrent. Il n’allait pas commettre un meurtre, il allait suicider quelqu’un ! Peut-être était ce pire... moralement ! Le soldat ferma les yeux, il devait comprendre le dilemme, le combat intérieur, et ne voulait pas rajouter son regard au trouble de l’Américain.

- Bitte ! lança t-il en pleurant. Danke ! danke !

Le coup partit aussitôt, puissant, lourd... libérateur ! Victor ne sentait plus ses muscles, son énergie était partie, et le silence avait envahi son cerveau. Une armée l’aurait encerclé qu’il ne s’en serait même pas rendu compte. Seuls les merci du soldat raisonnaient encore, lointains mais sincères. Toujours allongé, il se retourna sur lui-même, scrutant le ciel et sa noirceur. Il serait capable de gérer cette horreur, comme bien d’autres, mais elles reviendraient régulièrement le chatouiller dans ses moments de cafard. Elles seraient ses juges et ses accusateurs, ses hontes et ses tourments... juste pour lui, rien que pour lui ! Pendant de longues années, de nombreux mois et d’interminables minutes... sauf si !

Il se redressa brusquement, sans jeter un regard sur l’homme, et partit droit devant... ne jamais revenir en arrière ! L’explosion qui s’ensuivit le projeta sur plusieurs mètres. Le poids mort du soldat Allemand avait appuyé sur la tête de l’obus, et la capricieuse olive venait de terminer sa mission. Victor, enterré dans le sable, chercha rapidement, bien que sonné, à se libérer de tous ces grains pesants et brûlants. L’action n’avait durée que cinq secondes, mais tous ses orifices étaient remplis de sable chaud, bouche, oreilles, nez, yeux, cheveux. Il cracha toute sa salive, toussa, et se frotta dans tous les coins.

- C’est bon les gars, y’a pas de dégâts, lança- t-il afin de rassurer tout le monde. Le silence planait, aucune réponse ne se fit entendre... Vous êtes là les gars ? demanda-t-il surpris. Toujours rien, personne ne répondait... personne n’entendait !

- Ca fait quoi de chatouiller la queue du dragon ? lança une voix doucereuse par dessus son épaule.

Victor sursauta de terreur. Il reconnaissait le ton suave et provocateur de cette voix...


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