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Barrio, le dernier ours des Pyrénées, Dominique Brousse
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du livre
Barrio, le dernier ours des Pyrénées
Extrait reproduit avec la permission
de L'embarcadère éditions.


Prologue

L'ours sort de la forêt.
Il regarde la maison.
Animal blessé, animal dangereux.
Pas de lumière. Les habitants dorment.

L’ours se plante dans mes bras, c’est ma peluche réconfortante.

Je l’embrasse, je le tète : depuis des années, il remplace ma mère.

Dans le champ de mon regard, ses poils élimés tracent la frontière avant l’obscurité. Je le promène devant mes yeux pour déjouer la menace des ombres qui se dessinent sur le plafond. Le caoutchouc y reflète ses feuilles… Des mains gigantesques… Elles me veulent du mal, j’en suis sûr ; elles ouvrent même des yeux narquois. Parfois, les mains se replient pour chuchoter des choses entre elles. Des choses contre moi !

Mais mon ours est là. Il suffit d’un claquement de mes doigts pour qu’il chasse toutes les ombres !

La nuit auréole le contour de ses oreilles bonhomme, je sais qu’il me sourit.

Il n’y a pas d’ours dangereux ; peluches ou vedettes de télé, les ours sont les amis des enfants. Qui peut croire qu’un ours fasse du mal à un enfant ?

Et l’ours s’approche de mon lit ; il a faim. D’un geste vif, sa patte fait sauter ma couverture, frôle mon corps.

Je ne dis rien ; un ours, c’est rassurant !

Il approche sa gueule de mes lèvres, je sens son haleine fétide, sa langue recouvre mon visage, elle pénètre dans ma bouche.

Je ne dis rien ; Nounours est toujours gentil !

Je sens ses griffes érafler ma peau, son souffle devenir haletant. Sa patte se glisse sous mon pyjama, mais il me tranquillise : " Je veux juste voir si tu es un Nicolas ! ".

Je ne dis rien ; l’ours me protège contre les ombres de la nuit. Et quand les adultes sont injustes ou en colère, c’est à lui que je confie mes douleurs et mes secrets.

Nounours vit dans ma solitude.

Un jour, ma solitude est si grande, je le tue !

Avec une paire de ciseaux, je lui crève un œil ! Il ne pleure pas.

J’enfonce la lame dans sa fourrure pour lui arracher le cœur ! Il n’a pas mal.

Je lui arrache une patte, il continue à arpenter mes cauchemars !

L’ours se promène toujours dans les forêts des rêves ; sa quête incessante est l’amour des enfants !

Chapitre 1

Should Istay orshould I go ? Rester ou partir ?

Il fallait que je me casse.

L’hiver posait ses premières empreintes sur le sol et le gel momifiait la végétation. Emportées par la danse du vent, les longues branches des arbres nus craquaient.

Marie était partie faire ses courses sur le champ de foire, Jeanjean et sa bande avaient déserté le café… J’en avais profité pour m’éclipser.

Derrière les vitres du train, mélancolique, je regardais défiler les paysages du Limousin. Images éphémères, souvenirs en suspens dans le temps, comme des oiseaux hésitant sur les fils électriques. Chaque tunnel me donnait l’impression de replonger dans le cauchemar ; heureusement, le froid me ramenait à la réalité présente.

La région que je quittais avait du caractère ; elle était attachante pour peu que l’on prenne la peine de la découvrir. Et j’abandonnais Marie, parce que je n’étais pas capable de lui dire " je t’aime ", parce que j’étais lâche. Pauvre bonhomme, pas facile de jouer au dur, à l’épatant, à l’amant sublime.

Les craquements saccadés du wagon sur les rails symbolisaient des portes que je claquais pour essayer d’oublier son visage, et éloigner la peur, la peur trouble que me faisait cette femme étrange. Tandis que le ruissellement de la buée sur les vitres dessinait les lettres de l’amour imparfait.

Marité ou Marie-Thérèse ou Marie. Que pesaient leurs sentiments ? M’avaient-elles aimé par haine ? N’y avait-il pas eu une erreur d’aiguillage dans ces histoires d’amour ? Devaient-elles connaître inéluctablement une fin ? Une fin qui me poussait alors vers les Pyrénées…

La voiture que je louais à Perpignan était puissante et agréable à conduire. J’atteignis rapidement les premiers lacets qui tournoyaient vers mon passé. Le Mas Vert était toujours une institution pour enfants malades, mais, en cette saison, il n’y avait pas de pensionnaire. La neige recouvrait les montagnes de son manteau d’hermine, les arbres ployaient sous son poids. Des monticules de poudreuse s’empilaient jusqu’aux fenêtres du réfectoire. Un bonhomme de neige avec un chapeau de paille sur la tête trônait au milieu de la cour.

Quels souvenirs avais-je de mes jeux dans cette cour ? Près du grand arbre, je revis le marabout, planté là pour protéger la télévision lorsque nous regardions la conquête spatiale. Le mur aux lézards charmés tenait toujours debout, mais, par ce temps, j’aurais eu beau siffler jusqu’à en perdre le souffle, je ne risquais pas de voir pointer leur queue.

La nouveauté, c’était la piscine creusée dans le pré attenant aux dortoirs.

Une fumée sortait du bâtiment de la direction ; une agréable odeur de feu de bois embaumait les alentours. Je me dirigeai vers cette demeure quand une femme en sortit. Elle avait les cheveux blancs et portait un tablier noir.

- Que voulez-vous ?

Le ton de sa voix était sec et austère

- Excusez-moi… Je travaille à Perpignan ; c’est mon jour de congé, et je suis venu en visite ! Enfin, je suis venu revoir cet endroit où j’ai passé des vacances quand j’étais enfant !

- Oh ! Un colon qui nous rend visite ! Charles ! Charles ! Viens, on a de la visite ! Mais entrez donc, il fait froid !

Sa voix s’était adoucie.

J’entrai dans la maison. A droite, il y avait le bureau ; à gauche, l’infirmerie. Au milieu de la pièce principale, était plantée la table en chêne flanquée de ses deux bancs taillés dans le même arbre. La pendule comtoise marquait toujours le temps au rythme de son balancier. Les flammes dansaient dans l’âtre et renvoyaient sur les murs de la salle leurs reflets polychromes. Les photos de famille montraient des têtes inconnues et la télévision était en couleur.

Charles pénétra dans la pièce. C’était un vieil homme à l’allure débonnaire ; il me serra vigoureusement la main. Son regard essayait de me donner une identité, mais, après un visible effort de mémoire, il s’avoua vaincu.

- Quel est votre nom ?

- Martial Durand !

- Martial Durand ? Martial Durand, ça te dit quelque-chose, Ginou ?

La femme s’approcha de moi pour mieux me dévisager, réfléchit, puis :

- Non, ça m’dit rien !

Je riais.

- Vous non plus, vous ne me dîtes pas grand-chose ; je crois que nous ne nous connaissons pas ! J’étais colon au Mas Vert pendant l’été 1969.

Charles s’esclaffa.

- En effet, mon gars, nous sommes gardiens ici depuis 1978, mais ce n'est pas grave, on va quand même te retenir à manger en souvenir du bon temps !

Le repas était copieux et Charles prit un malin plaisir à me faire boire ses liqueurs. Entre deux arrachements du palais, je les interrogeai sur ce qu’il était advenu de Daniel. Et, tout en écoutant Charles, mon enfance remontait des profondeurs, avec ses visages, son paysage, l’écho familier de ses voix…

Chapitre 2

- Celui qui commet un crime doit l’expier !

Barrio nous montra la grenouille desséchée. Il n’aimait pas que l’on fasse du mal aux animaux. Alors, il dardait sur nous les flèches de ses yeux sombres et prenait sa mine des soirs d’orage.

- Je l’ai retrouvée dans la chambre numéro deux, cachée sous une armoire. Je l’ai déjà dit et je le redis : je veux que vous respectiez les animaux !

La grenouille morte pendouillait au bout de ses doigts de géant.

Barrio mesurait bien deux mètres et impressionnait par sa corpulence. Quel que soit le temps, il s’habillait toujours comme les bergers sur les pâturages : une chemise à carreaux sous un gilet en peau de mouton, un pantalon de velours. Sur sa tête, un chapeau en feutre ; à sa ceinture pendait un couteau dans son fourreau. Il avait entre quarante-cinq et cinquante ans ; il semblait vieux déjà. Il se prénommait Daniel mais nous le surnommions Barrio car il faisait souvent le clown, comme Les Barrio’s qui passaient à la télévision le jeudi après-midi. Il dirigeait un centre de cure pour les enfants atteints d’asthme ou d’autres maladies respiratoires.

Nous nous tenions face à lui pour regarder le pauvre animal ; la chaleur était terrible. Il nous demanda de nous tourner vers un mur et de nous taire. Il se mit à siffler. Un sifflement léger… Au bout de cinq minutes, deux lézards sortirent du mur, qui semblaient l’écouter, comme s’ils étaient apprivoisés.

J’étais fasciné par le phénomène ; depuis ma plus tendre enfance, les lézards me passionnaient. Je ne passais pas une journée de vacances sans les pourchasser. Mais je n’avais jamais réussi à en apprivoiser un.

- Je ne veux plus que vous attrapiez un animal, quel qu’il soit. Vous êtes ici pour guérir, mais aussi pour apprendre à respecter la nature !

Il jeta la grenouille.

- Allez jouer maintenant.

" Allez jouer " ! Il était drôle Barrio : depuis quinze jours, je ne m’amusais avec personne.

Je m’étais retrouvé au Mas Vert par accident et je ne ressemblais pas à tous ces malades qui ronflaient comme des cheminées. Il suffisait de les faire courir après leur avoir collé une droite ou envoyé un coup de pompe dans le cul pour remarquer la différence. Mon arrivée dans ce centre était due à un fâcheux concours de circonstances, un accident de parcours ou, pour être franc, un gros canular.

Pour comprendre, retour dans ma petite ville de banlieue parisienne, sur le stade municipal, à l’entraînement de cross annuel : nous courrions en paquets, excitant nos rivalités. J’étais parti dans le groupe de tête et, au bout de quatre tours, je m’étais retrouvé dans le groupe de queue. C’est alors que les quolibets s’étaient mis à pleuvoir.

- Hé ! Martial ! Tu t’endors !

- On t’attend à l’école !

J’ignorais les insultes, qui commençaient par " petites " et se terminaient par " couilles ", ou les abréviations du type P.D.

Confronté à cette situation critique, deux solutions s’offraient à moi : me battre ou me faire plaindre. J’avais opté pour la deuxième. Aussi, avais-je feint la chute en pleine course et décidé de ne pas me relever.

- Martial ! Lève-toi !

- Hé ! T’es mort ?

Ne pas réagir, ne rien dire… M’en tenir à ces règles…Rira bien qui rira le dernier !

Et, en effet, ils s’amusaient moins quand Monsieur Léon, l’instituteur, avait traversé le stade et s’était penché sur moi. Il m’avait secoué, fait un massage cardiaque. Ses cent vingt kilos avaient réveillé mon frêle corps de neuf ans. Je m’étais mis à pleurer et j’étais retourné aux vestiaires dans les bras d’un instituteur blême, sous les commentaires plaintifs de mes copains.

Ma drôle de plaisanterie me condamna donc à cette prison dans le massif magnifique des Pyrénées. L’air y était bon, les paysages superbes : de vertes étendues s’étageaient dans les forêts sombres et, au-dessus, s’élevaient la cime des montagnes souvent prise dans la brume ou les nuages. On devinait la neige au loin, même en plein été. La pente des vallées donnait l’impression de plonger dans la mer.

Nous étions arrivés par le train, accompagnés par un animateur, que nous ne connaissions pas auparavant. A Perpignan, nous avions pris un car qui avait grimpé les routes sinueuses à travers les cols et les sommets.

Le Mas Vert était une demeure imposante, toute blanche, typique des grandes maisons des Pyrénées. Barrio nous avait accueillis avec un large sourire et nous avait présenté son équipe : Hervé, grand, chevelu, joueur de guitare, fan de Bob Dylan et d'Hugues Auffray (pendant les veillées, les longues veillées, il nous faisait bouffer jusqu’à plus soif du Stewball et du Fameux trois-mâts). Gérard, celui qui nous avait accompagnés dans le train, était son clone et faisait stéréo. Il y avait aussi Nadine, une jeune femme forte et sévère; nous l’avions baptisée Boule de Graisse, mais elle préférait Nadia. Et puis Phil-la-Bricole, qui savait fabriquer des objets fascinants avec n’importe quoi et trois fois rien; nous avions sympathisé très vite, je passais des heures en sa compagnie à construire de mon Opinel des bateaux en écorce de pin. Enfin, il y avait Marie-Thérèse, Marité, une jeune animatrice de vingt ans, au sourire agréable et à la voix douce, coiffée à la garçonne, ce qui était rare à cette époque où tous les grands aimaient porter les cheveux longs; mais elle avait concédé à la mode hippie une teinture au henné. Le cuisinier, Norbert, était un homme bourru et sec, mais qui aimait bien les gosses. Il était entouré des femmes de service, une pléiade de J: Janine, Jacqueline et Josette.

L'infirmière s’appelait Catherine, M’dame Piquouse ou M’dame Ventoline, selon les situations. Barrio préférait l’appeler Cathy… Pas très original, le clown!

Nous étions une trentaine de garçons, de huit à quinze ans, venus de la banlieue parisienne et de Toulouse. Aucun de nous n’avait choisi d’être ici, c’est la maladie qui en avait décidé. Nous étions six par chambre.

Je logeais dans la chambre numéro trois, avec Gildas de Bobigny, Antony de Choisy-le-Roi, Coco de Rambouillet, Fred de Pontoise, et Samuel qui arrivait de Paris.

La nuit venue, lorsque je me retrouvais seul dans mon lit, j’écoutais les bruits que faisaient les autres en dormant: Gildas ronflait comme un moteur de 2CV. Antony marmonnait des phrases incompréhensibles. Je regardais les ombres menaçantes défiler sur le plafond, je scrutais leur forme et leur donnais une âme : il y avait l’araignée sanguinaire, qui venait lécher de ses pattes crochues le lit de ceux qui dormaient. Un éléphant était en suspension au-dessus de nos têtes; il marchait maladroitement sur le plafond, un cri pouvait le faire tomber et nous péririons écrasés. Une chenille vicieuse cheminait sur le mur, à chacun de ses mouvements, elle semblait prête à se transformer en un papillon de mauvais augure.

Comme la nuit me faisait peur, mes pensées s’évadaient pour retourner chez moi... Je venais d’avoir neuf ans. Maman disait que j’étais son trésor, je devais valoir cher avec mes cheveux couleur d’or. Mon frère René me dépassait de deux têtes, il était pour moi un allié précieux quand je me jetais dans une situation délicate; il y en avait un paquet, au Mas Vert, qui auraient bien fait de faire gaffe à ce que mon frère ne les chope pas à notre retour à Paris. Ma petite sœur Nicole était très mignonne; blonde également; quand elle faisait une bêtise, elle réussissait toujours à attendrir mon papa.

Notre famille était modeste et nous vivions dans un immeuble construit lors des opérations million, le programme de création de logements sociaux qui avait vu le jour au cours des années soixante: un logement pour un million. L’immeuble était habité par des gens aussi modestes que nous dont les familles connaissaient des difficultés sans fond. Les plus grands étaient impliqués dans toutes les bagarres de blousons noirs et catalogués comme les voyous de la ville. Je les aimais bien, surtout quand ils nous racontaient leurs exploits.

En 1967, d’autres bâtiments étaient apparus, une immense cité surnommée La Résidence. Nous avions emménagé dans le bâtiment numéro six. Ceux qui n’avaient pas la chance d’habiter dans notre cité toute neuve, la regardaient avec mépris et commentaient âprement les barres de béton aux couleurs lugubres; ils l’appelaient la Résidence des lapins ou les cages à poules, pour garder une note champêtre sans doute!

Dans notre grand appartement, nous avions chacun notre chambre. Disparue la pièce où nous étions tassés tous les trois, finis les petits matins où nous nous levions sans faire un bruit, pour ne pas réveiller nos parents qui dormaient dans le grand canapé de la salle à manger.

Dorénavant, notre chambre était notre univers; chacun devenait responsable de son bazar et devait en répondre devant le courroux de maman.

L’un de mes plus beaux souvenirs était celui du joli mois de mai 1968. Comme beaucoup d’enfants, j’avais traversé cette période troublée avec immensément de plaisir. Nous n’avions pas d’école, mes parents allaient souvent à Paris pour manifester. Nous étions un peu livrés à nous-mêmes et la ville nous appartenait.

C’est aussi pour cette raison, pour avoir connu un vent de liberté, que je souffrais autant sous mes couvertures, enfermé dans l’obscurité, sous les regards malsains des monstres des ténèbres. Prologue

L'ours sort de la forêt.
Il regarde la maison.
Animal blessé, animal dangereux.
Pas de lumière. Les habitants dorment.

L’ours se plante dans mes bras, c’est ma peluche réconfortante.

Je l’embrasse, je le tète : depuis des années, il remplace ma mère.

Dans le champ de mon regard, ses poils élimés tracent la frontière avant l’obscurité. Je le promène devant mes yeux pour déjouer la menace des ombres qui se dessinent sur le plafond. Le caoutchouc y reflète ses feuilles… Des mains gigantesques… Elles me veulent du mal, j’en suis sûr ; elles ouvrent même des yeux narquois. Parfois, les mains se replient pour chuchoter des choses entre elles. Des choses contre moi !

Mais mon ours est là. Il suffit d’un claquement de mes doigts pour qu’il chasse toutes les ombres !

La nuit auréole le contour de ses oreilles bonhomme, je sais qu’il me sourit.

Il n’y a pas d’ours dangereux ; peluches ou vedettes de télé, les ours sont les amis des enfants. Qui peut croire qu’un ours fasse du mal à un enfant ?

Et l’ours s’approche de mon lit ; il a faim. D’un geste vif, sa patte fait sauter ma couverture, frôle mon corps.

Je ne dis rien ; un ours, c’est rassurant !

Il approche sa gueule de mes lèvres, je sens son haleine fétide, sa langue recouvre mon visage, elle pénètre dans ma bouche.

Je ne dis rien ; Nounours est toujours gentil !

Je sens ses griffes érafler ma peau, son souffle devenir haletant. Sa patte se glisse sous mon pyjama, mais il me tranquillise : " Je veux juste voir si tu es un Nicolas ! ".

Je ne dis rien ; l’ours me protège contre les ombres de la nuit. Et quand les adultes sont injustes ou en colère, c’est à lui que je confie mes douleurs et mes secrets.

Nounours vit dans ma solitude.

Un jour, ma solitude est si grande, je le tue !

Avec une paire de ciseaux, je lui crève un œil ! Il ne pleure pas.

J’enfonce la lame dans sa fourrure pour lui arracher le cœur ! Il n’a pas mal.

Je lui arrache une patte, il continue à arpenter mes cauchemars !

L’ours se promène toujours dans les forêts des rêves ; sa quête incessante est l’amour des enfants !

Chapitre 1

Should Istay orshould I go ? Rester ou partir ?

Il fallait que je me casse.

L’hiver posait ses premières empreintes sur le sol et le gel momifiait la végétation. Emportées par la danse du vent, les longues branches des arbres nus craquaient.

Marie était partie faire ses courses sur le champ de foire, Jeanjean et sa bande avaient déserté le café… J’en avais profité pour m’éclipser.

Derrière les vitres du train, mélancolique, je regardais défiler les paysages du Limousin. Images éphémères, souvenirs en suspens dans le temps, comme des oiseaux hésitant sur les fils électriques. Chaque tunnel me donnait l’impression de replonger dans le cauchemar ; heureusement, le froid me ramenait à la réalité présente.

La région que je quittais avait du caractère ; elle était attachante pour peu que l’on prenne la peine de la découvrir. Et j’abandonnais Marie, parce que je n’étais pas capable de lui dire " je t’aime ", parce que j’étais lâche. Pauvre bonhomme, pas facile de jouer au dur, à l’épatant, à l’amant sublime.

Les craquements saccadés du wagon sur les rails symbolisaient des portes que je claquais pour essayer d’oublier son visage, et éloigner la peur, la peur trouble que me faisait cette femme étrange. Tandis que le ruissellement de la buée sur les vitres dessinait les lettres de l’amour imparfait.

Marité ou Marie-Thérèse ou Marie. Que pesaient leurs sentiments ? M’avaient-elles aimé par haine ? N’y avait-il pas eu une erreur d’aiguillage dans ces histoires d’amour ? Devaient-elles connaître inéluctablement une fin ? Une fin qui me poussait alors vers les Pyrénées…

La voiture que je louais à Perpignan était puissante et agréable à conduire. J’atteignis rapidement les premiers lacets qui tournoyaient vers mon passé. Le Mas Vert était toujours une institution pour enfants malades, mais, en cette saison, il n’y avait pas de pensionnaire. La neige recouvrait les montagnes de son manteau d’hermine, les arbres ployaient sous son poids. Des monticules de poudreuse s’empilaient jusqu’aux fenêtres du réfectoire. Un bonhomme de neige avec un chapeau de paille sur la tête trônait au milieu de la cour.

Quels souvenirs avais-je de mes jeux dans cette cour ? Près du grand arbre, je revis le marabout, planté là pour protéger la télévision lorsque nous regardions la conquête spatiale. Le mur aux lézards charmés tenait toujours debout, mais, par ce temps, j’aurais eu beau siffler jusqu’à en perdre le souffle, je ne risquais pas de voir pointer leur queue.

La nouveauté, c’était la piscine creusée dans le pré attenant aux dortoirs.

Une fumée sortait du bâtiment de la direction ; une agréable odeur de feu de bois embaumait les alentours. Je me dirigeai vers cette demeure quand une femme en sortit. Elle avait les cheveux blancs et portait un tablier noir.

- Que voulez-vous ?

Le ton de sa voix était sec et austère

- Excusez-moi… Je travaille à Perpignan ; c’est mon jour de congé, et je suis venu en visite ! Enfin, je suis venu revoir cet endroit où j’ai passé des vacances quand j’étais enfant !

- Oh ! Un colon qui nous rend visite ! Charles ! Charles ! Viens, on a de la visite ! Mais entrez donc, il fait froid !

Sa voix s’était adoucie.

J’entrai dans la maison. A droite, il y avait le bureau ; à gauche, l’infirmerie. Au milieu de la pièce principale, était plantée la table en chêne flanquée de ses deux bancs taillés dans le même arbre. La pendule comtoise marquait toujours le temps au rythme de son balancier. Les flammes dansaient dans l’âtre et renvoyaient sur les murs de la salle leurs reflets polychromes. Les photos de famille montraient des têtes inconnues et la télévision était en couleur.

Charles pénétra dans la pièce. C’était un vieil homme à l’allure débonnaire ; il me serra vigoureusement la main. Son regard essayait de me donner une identité, mais, après un visible effort de mémoire, il s’avoua vaincu.

- Quel est votre nom ?

- Martial Durand !

- Martial Durand ? Martial Durand, ça te dit quelque-chose, Ginou ?

La femme s’approcha de moi pour mieux me dévisager, réfléchit, puis :

- Non, ça m’dit rien !

Je riais.

- Vous non plus, vous ne me dîtes pas grand-chose ; je crois que nous ne nous connaissons pas ! J’étais colon au Mas Vert pendant l’été 1969.

Charles s’esclaffa.

- En effet, mon gars, nous sommes gardiens ici depuis 1978, mais ce n'est pas grave, on va quand même te retenir à manger en souvenir du bon temps !

Le repas était copieux et Charles prit un malin plaisir à me faire boire ses liqueurs. Entre deux arrachements du palais, je les interrogeai sur ce qu’il était advenu de Daniel. Et, tout en écoutant Charles, mon enfance remontait des profondeurs, avec ses visages, son paysage, l’écho familier de ses voix…

Chapitre 2

- Celui qui commet un crime doit l’expier !

Barrio nous montra la grenouille desséchée. Il n’aimait pas que l’on fasse du mal aux animaux. Alors, il dardait sur nous les flèches de ses yeux sombres et prenait sa mine des soirs d’orage.

- Je l’ai retrouvée dans la chambre numéro deux, cachée sous une armoire. Je l’ai déjà dit et je le redis : je veux que vous respectiez les animaux !

La grenouille morte pendouillait au bout de ses doigts de géant.

Barrio mesurait bien deux mètres et impressionnait par sa corpulence. Quel que soit le temps, il s’habillait toujours comme les bergers sur les pâturages : une chemise à carreaux sous un gilet en peau de mouton, un pantalon de velours. Sur sa tête, un chapeau en feutre ; à sa ceinture pendait un couteau dans son fourreau. Il avait entre quarante-cinq et cinquante ans ; il semblait vieux déjà. Il se prénommait Daniel mais nous le surnommions Barrio car il faisait souvent le clown, comme Les Barrio’s qui passaient à la télévision le jeudi après-midi. Il dirigeait un centre de cure pour les enfants atteints d’asthme ou d’autres maladies respiratoires.

Nous nous tenions face à lui pour regarder le pauvre animal ; la chaleur était terrible. Il nous demanda de nous tourner vers un mur et de nous taire. Il se mit à siffler. Un sifflement léger… Au bout de cinq minutes, deux lézards sortirent du mur, qui semblaient l’écouter, comme s’ils étaient apprivoisés.

J’étais fasciné par le phénomène ; depuis ma plus tendre enfance, les lézards me passionnaient. Je ne passais pas une journée de vacances sans les pourchasser. Mais je n’avais jamais réussi à en apprivoiser un.

- Je ne veux plus que vous attrapiez un animal, quel qu’il soit. Vous êtes ici pour guérir, mais aussi pour apprendre à respecter la nature !

Il jeta la grenouille.

- Allez jouer maintenant.

" Allez jouer " ! Il était drôle Barrio : depuis quinze jours, je ne m’amusais avec personne.

Je m’étais retrouvé au Mas Vert par accident et je ne ressemblais pas à tous ces malades qui ronflaient comme des cheminées. Il suffisait de les faire courir après leur avoir collé une droite ou envoyé un coup de pompe dans le cul pour remarquer la différence. Mon arrivée dans ce centre était due à un fâcheux concours de circonstances, un accident de parcours ou, pour être franc, un gros canular.

Pour comprendre, retour dans ma petite ville de banlieue parisienne, sur le stade municipal, à l’entraînement de cross annuel : nous courrions en paquets, excitant nos rivalités. J’étais parti dans le groupe de tête et, au bout de quatre tours, je m’étais retrouvé dans le groupe de queue. C’est alors que les quolibets s’étaient mis à pleuvoir.

- Hé ! Martial ! Tu t’endors !

- On t’attend à l’école !

J’ignorais les insultes, qui commençaient par " petites " et se terminaient par " couilles ", ou les abréviations du type P.D.

Confronté à cette situation critique, deux solutions s’offraient à moi : me battre ou me faire plaindre. J’avais opté pour la deuxième. Aussi, avais-je feint la chute en pleine course et décidé de ne pas me relever.

- Martial ! Lève-toi !

- Hé ! T’es mort ?

Ne pas réagir, ne rien dire… M’en tenir à ces règles…Rira bien qui rira le dernier !

Et, en effet, ils s’amusaient moins quand Monsieur Léon, l’instituteur, avait traversé le stade et s’était penché sur moi. Il m’avait secoué, fait un massage cardiaque. Ses cent vingt kilos avaient réveillé mon frêle corps de neuf ans. Je m’étais mis à pleurer et j’étais retourné aux vestiaires dans les bras d’un instituteur blême, sous les commentaires plaintifs de mes copains.

Ma drôle de plaisanterie me condamna donc à cette prison dans le massif magnifique des Pyrénées. L’air y était bon, les paysages superbes : de vertes étendues s’étageaient dans les forêts sombres et, au-dessus, s’élevaient la cime des montagnes souvent prise dans la brume ou les nuages. On devinait la neige au loin, même en plein été. La pente des vallées donnait l’impression de plonger dans la mer.

Nous étions arrivés par le train, accompagnés par un animateur, que nous ne connaissions pas auparavant. A Perpignan, nous avions pris un car qui avait grimpé les routes sinueuses à travers les cols et les sommets.

Le Mas Vert était une demeure imposante, toute blanche, typique des grandes maisons des Pyrénées. Barrio nous avait accueillis avec un large sourire et nous avait présenté son équipe : Hervé, grand, chevelu, joueur de guitare, fan de Bob Dylan et d'Hugues Auffray (pendant les veillées, les longues veillées, il nous faisait bouffer jusqu’à plus soif du Stewball et du Fameux trois-mâts). Gérard, celui qui nous avait accompagnés dans le train, était son clone et faisait stéréo. Il y avait aussi Nadine, une jeune femme forte et sévère; nous l’avions baptisée Boule de Graisse, mais elle préférait Nadia. Et puis Phil-la-Bricole, qui savait fabriquer des objets fascinants avec n’importe quoi et trois fois rien; nous avions sympathisé très vite, je passais des heures en sa compagnie à construire de mon Opinel des bateaux en écorce de pin. Enfin, il y avait Marie-Thérèse, Marité, une jeune animatrice de vingt ans, au sourire agréable et à la voix douce, coiffée à la garçonne, ce qui était rare à cette époque où tous les grands aimaient porter les cheveux longs; mais elle avait concédé à la mode hippie une teinture au henné. Le cuisinier, Norbert, était un homme bourru et sec, mais qui aimait bien les gosses. Il était entouré des femmes de service, une pléiade de J: Janine, Jacqueline et Josette.

L'infirmière s’appelait Catherine, M’dame Piquouse ou M’dame Ventoline, selon les situations. Barrio préférait l’appeler Cathy… Pas très original, le clown!

Nous étions une trentaine de garçons, de huit à quinze ans, venus de la banlieue parisienne et de Toulouse. Aucun de nous n’avait choisi d’être ici, c’est la maladie qui en avait décidé. Nous étions six par chambre.

Je logeais dans la chambre numéro trois, avec Gildas de Bobigny, Antony de Choisy-le-Roi, Coco de Rambouillet, Fred de Pontoise, et Samuel qui arrivait de Paris.

La nuit venue, lorsque je me retrouvais seul dans mon lit, j’écoutais les bruits que faisaient les autres en dormant: Gildas ronflait comme un moteur de 2CV. Antony marmonnait des phrases incompréhensibles. Je regardais les ombres menaçantes défiler sur le plafond, je scrutais leur forme et leur donnais une âme : il y avait l’araignée sanguinaire, qui venait lécher de ses pattes crochues le lit de ceux qui dormaient. Un éléphant était en suspension au-dessus de nos têtes; il marchait maladroitement sur le plafond, un cri pouvait le faire tomber et nous péririons écrasés. Une chenille vicieuse cheminait sur le mur, à chacun de ses mouvements, elle semblait prête à se transformer en un papillon de mauvais augure.

Comme la nuit me faisait peur, mes pensées s’évadaient pour retourner chez moi... Je venais d’avoir neuf ans. Maman disait que j’étais son trésor, je devais valoir cher avec mes cheveux couleur d’or. Mon frère René me dépassait de deux têtes, il était pour moi un allié précieux quand je me jetais dans une situation délicate; il y en avait un paquet, au Mas Vert, qui auraient bien fait de faire gaffe à ce que mon frère ne les chope pas à notre retour à Paris. Ma petite sœur Nicole était très mignonne; blonde également; quand elle faisait une bêtise, elle réussissait toujours à attendrir mon papa.

Notre famille était modeste et nous vivions dans un immeuble construit lors des opérations million, le programme de création de logements sociaux qui avait vu le jour au cours des années soixante: un logement pour un million. L’immeuble était habité par des gens aussi modestes que nous dont les familles connaissaient des difficultés sans fond. Les plus grands étaient impliqués dans toutes les bagarres de blousons noirs et catalogués comme les voyous de la ville. Je les aimais bien, surtout quand ils nous racontaient leurs exploits.

En 1967, d’autres bâtiments étaient apparus, une immense cité surnommée La Résidence. Nous avions emménagé dans le bâtiment numéro six. Ceux qui n’avaient pas la chance d’habiter dans notre cité toute neuve, la regardaient avec mépris et commentaient âprement les barres de béton aux couleurs lugubres; ils l’appelaient la Résidence des lapins ou les cages à poules, pour garder une note champêtre sans doute!

Dans notre grand appartement, nous avions chacun notre chambre. Disparue la pièce où nous étions tassés tous les trois, finis les petits matins où nous nous levions sans faire un bruit, pour ne pas réveiller nos parents qui dormaient dans le grand canapé de la salle à manger.

Dorénavant, notre chambre était notre univers; chacun devenait responsable de son bazar et devait en répondre devant le courroux de maman.

L’un de mes plus beaux souvenirs était celui du joli mois de mai 1968. Comme beaucoup d’enfants, j’avais traversé cette période troublée avec immensément de plaisir. Nous n’avions pas d’école, mes parents allaient souvent à Paris pour manifester. Nous étions un peu livrés à nous-mêmes et la ville nous appartenait.

C’est aussi pour cette raison, pour avoir connu un vent de liberté, que je souffrais autant sous mes couvertures, enfermé dans l’obscurité, sous les regards malsains des monstres des ténèbres. Prologue

L'ours sort de la forêt.
Il regarde la maison.
Animal blessé, animal dangereux.
Pas de lumière. Les habitants dorment.

L’ours se plante dans mes bras, c’est ma peluche réconfortante.

Je l’embrasse, je le tète : depuis des années, il remplace ma mère.

Dans le champ de mon regard, ses poils élimés tracent la frontière avant l’obscurité. Je le promène devant mes yeux pour déjouer la menace des ombres qui se dessinent sur le plafond. Le caoutchouc y reflète ses feuilles… Des mains gigantesques… Elles me veulent du mal, j’en suis sûr ; elles ouvrent même des yeux narquois. Parfois, les mains se replient pour chuchoter des choses entre elles. Des choses contre moi !

Mais mon ours est là. Il suffit d’un claquement de mes doigts pour qu’il chasse toutes les ombres !

La nuit auréole le contour de ses oreilles bonhomme, je sais qu’il me sourit.

Il n’y a pas d’ours dangereux ; peluches ou vedettes de télé, les ours sont les amis des enfants. Qui peut croire qu’un ours fasse du mal à un enfant ?

Et l’ours s’approche de mon lit ; il a faim. D’un geste vif, sa patte fait sauter ma couverture, frôle mon corps.

Je ne dis rien ; un ours, c’est rassurant !

Il approche sa gueule de mes lèvres, je sens son haleine fétide, sa langue recouvre mon visage, elle pénètre dans ma bouche.

Je ne dis rien ; Nounours est toujours gentil !

Je sens ses griffes érafler ma peau, son souffle devenir haletant. Sa patte se glisse sous mon pyjama, mais il me tranquillise : " Je veux juste voir si tu es un Nicolas ! ".

Je ne dis rien ; l’ours me protège contre les ombres de la nuit. Et quand les adultes sont injustes ou en colère, c’est à lui que je confie mes douleurs et mes secrets.

Nounours vit dans ma solitude.

Un jour, ma solitude est si grande, je le tue !

Avec une paire de ciseaux, je lui crève un œil ! Il ne pleure pas.

J’enfonce la lame dans sa fourrure pour lui arracher le cœur ! Il n’a pas mal.

Je lui arrache une patte, il continue à arpenter mes cauchemars !

L’ours se promène toujours dans les forêts des rêves ; sa quête incessante est l’amour des enfants !

Chapitre 1

Should Istay orshould I go ? Rester ou partir ?

Il fallait que je me casse.

L’hiver posait ses premières empreintes sur le sol et le gel momifiait la végétation. Emportées par la danse du vent, les longues branches des arbres nus craquaient.

Marie était partie faire ses courses sur le champ de foire, Jeanjean et sa bande avaient déserté le café… J’en avais profité pour m’éclipser.

Derrière les vitres du train, mélancolique, je regardais défiler les paysages du Limousin. Images éphémères, souvenirs en suspens dans le temps, comme des oiseaux hésitant sur les fils électriques. Chaque tunnel me donnait l’impression de replonger dans le cauchemar ; heureusement, le froid me ramenait à la réalité présente.

La région que je quittais avait du caractère ; elle était attachante pour peu que l’on prenne la peine de la découvrir. Et j’abandonnais Marie, parce que je n’étais pas capable de lui dire " je t’aime ", parce que j’étais lâche. Pauvre bonhomme, pas facile de jouer au dur, à l’épatant, à l’amant sublime.

Les craquements saccadés du wagon sur les rails symbolisaient des portes que je claquais pour essayer d’oublier son visage, et éloigner la peur, la peur trouble que me faisait cette femme étrange. Tandis que le ruissellement de la buée sur les vitres dessinait les lettres de l’amour imparfait.

Marité ou Marie-Thérèse ou Marie. Que pesaient leurs sentiments ? M’avaient-elles aimé par haine ? N’y avait-il pas eu une erreur d’aiguillage dans ces histoires d’amour ? Devaient-elles connaître inéluctablement une fin ? Une fin qui me poussait alors vers les Pyrénées…

La voiture que je louais à Perpignan était puissante et agréable à conduire. J’atteignis rapidement les premiers lacets qui tournoyaient vers mon passé. Le Mas Vert était toujours une institution pour enfants malades, mais, en cette saison, il n’y avait pas de pensionnaire. La neige recouvrait les montagnes de son manteau d’hermine, les arbres ployaient sous son poids. Des monticules de poudreuse s’empilaient jusqu’aux fenêtres du réfectoire. Un bonhomme de neige avec un chapeau de paille sur la tête trônait au milieu de la cour.

Quels souvenirs avais-je de mes jeux dans cette cour ? Près du grand arbre, je revis le marabout, planté là pour protéger la télévision lorsque nous regardions la conquête spatiale. Le mur aux lézards charmés tenait toujours debout, mais, par ce temps, j’aurais eu beau siffler jusqu’à en perdre le souffle, je ne risquais pas de voir pointer leur queue.

La nouveauté, c’était la piscine creusée dans le pré attenant aux dortoirs.

Une fumée sortait du bâtiment de la direction ; une agréable odeur de feu de bois embaumait les alentours. Je me dirigeai vers cette demeure quand une femme en sortit. Elle avait les cheveux blancs et portait un tablier noir.

- Que voulez-vous ?

Le ton de sa voix était sec et austère

- Excusez-moi… Je travaille à Perpignan ; c’est mon jour de congé, et je suis venu en visite ! Enfin, je suis venu revoir cet endroit où j’ai passé des vacances quand j’étais enfant !

- Oh ! Un colon qui nous rend visite ! Charles ! Charles ! Viens, on a de la visite ! Mais entrez donc, il fait froid !

Sa voix s’était adoucie.

J’entrai dans la maison. A droite, il y avait le bureau ; à gauche, l’infirmerie. Au milieu de la pièce principale, était plantée la table en chêne flanquée de ses deux bancs taillés dans le même arbre. La pendule comtoise marquait toujours le temps au rythme de son balancier. Les flammes dansaient dans l’âtre et renvoyaient sur les murs de la salle leurs reflets polychromes. Les photos de famille montraient des têtes inconnues et la télévision était en couleur.

Charles pénétra dans la pièce. C’était un vieil homme à l’allure débonnaire ; il me serra vigoureusement la main. Son regard essayait de me donner une identité, mais, après un visible effort de mémoire, il s’avoua vaincu.

- Quel est votre nom ?

- Martial Durand !

- Martial Durand ? Martial Durand, ça te dit quelque-chose, Ginou ?

La femme s’approcha de moi pour mieux me dévisager, réfléchit, puis :

- Non, ça m’dit rien !

Je riais.

- Vous non plus, vous ne me dîtes pas grand-chose ; je crois que nous ne nous connaissons pas ! J’étais colon au Mas Vert pendant l’été 1969.

Charles s’esclaffa.

- En effet, mon gars, nous sommes gardiens ici depuis 1978, mais ce n'est pas grave, on va quand même te retenir à manger en souvenir du bon temps !

Le repas était copieux et Charles prit un malin plaisir à me faire boire ses liqueurs. Entre deux arrachements du palais, je les interrogeai sur ce qu’il était advenu de Daniel. Et, tout en écoutant Charles, mon enfance remontait des profondeurs, avec ses visages, son paysage, l’écho familier de ses voix…

Chapitre 2

- Celui qui commet un crime doit l’expier !

Barrio nous montra la grenouille desséchée. Il n’aimait pas que l’on fasse du mal aux animaux. Alors, il dardait sur nous les flèches de ses yeux sombres et prenait sa mine des soirs d’orage.

- Je l’ai retrouvée dans la chambre numéro deux, cachée sous une armoire. Je l’ai déjà dit et je le redis : je veux que vous respectiez les animaux !

La grenouille morte pendouillait au bout de ses doigts de géant.

Barrio mesurait bien deux mètres et impressionnait par sa corpulence. Quel que soit le temps, il s’habillait toujours comme les bergers sur les pâturages : une chemise à carreaux sous un gilet en peau de mouton, un pantalon de velours. Sur sa tête, un chapeau en feutre ; à sa ceinture pendait un couteau dans son fourreau. Il avait entre quarante-cinq et cinquante ans ; il semblait vieux déjà. Il se prénommait Daniel mais nous le surnommions Barrio car il faisait souvent le clown, comme Les Barrio’s qui passaient à la télévision le jeudi après-midi. Il dirigeait un centre de cure pour les enfants atteints d’asthme ou d’autres maladies respiratoires.

Nous nous tenions face à lui pour regarder le pauvre animal ; la chaleur était terrible. Il nous demanda de nous tourner vers un mur et de nous taire. Il se mit à siffler. Un sifflement léger… Au bout de cinq minutes, deux lézards sortirent du mur, qui semblaient l’écouter, comme s’ils étaient apprivoisés.

J’étais fasciné par le phénomène ; depuis ma plus tendre enfance, les lézards me passionnaient. Je ne passais pas une journée de vacances sans les pourchasser. Mais je n’avais jamais réussi à en apprivoiser un.

- Je ne veux plus que vous attrapiez un animal, quel qu’il soit. Vous êtes ici pour guérir, mais aussi pour apprendre à respecter la nature !

Il jeta la grenouille.

- Allez jouer maintenant.

" Allez jouer " ! Il était drôle Barrio : depuis quinze jours, je ne m’amusais avec personne.

Je m’étais retrouvé au Mas Vert par accident et je ne ressemblais pas à tous ces malades qui ronflaient comme des cheminées. Il suffisait de les faire courir après leur avoir collé une droite ou envoyé un coup de pompe dans le cul pour remarquer la différence. Mon arrivée dans ce centre était due à un fâcheux concours de circonstances, un accident de parcours ou, pour être franc, un gros canular.

Pour comprendre, retour dans ma petite ville de banlieue parisienne, sur le stade municipal, à l’entraînement de cross annuel : nous courrions en paquets, excitant nos rivalités. J’étais parti dans le groupe de tête et, au bout de quatre tours, je m’étais retrouvé dans le groupe de queue. C’est alors que les quolibets s’étaient mis à pleuvoir.

- Hé ! Martial ! Tu t’endors !

- On t’attend à l’école !

J’ignorais les insultes, qui commençaient par " petites " et se terminaient par " couilles ", ou les abréviations du type P.D.

Confronté à cette situation critique, deux solutions s’offraient à moi : me battre ou me faire plaindre. J’avais opté pour la deuxième. Aussi, avais-je feint la chute en pleine course et décidé de ne pas me relever.

- Martial ! Lève-toi !

- Hé ! T’es mort ?

Ne pas réagir, ne rien dire… M’en tenir à ces règles…Rira bien qui rira le dernier !

Et, en effet, ils s’amusaient moins quand Monsieur Léon, l’instituteur, avait traversé le stade et s’était penché sur moi. Il m’avait secoué, fait un massage cardiaque. Ses cent vingt kilos avaient réveillé mon frêle corps de neuf ans. Je m’étais mis à pleurer et j’étais retourné aux vestiaires dans les bras d’un instituteur blême, sous les commentaires plaintifs de mes copains.

Ma drôle de plaisanterie me condamna donc à cette prison dans le massif magnifique des Pyrénées. L’air y était bon, les paysages superbes : de vertes étendues s’étageaient dans les forêts sombres et, au-dessus, s’élevaient la cime des montagnes souvent prise dans la brume ou les nuages. On devinait la neige au loin, même en plein été. La pente des vallées donnait l’impression de plonger dans la mer.

Nous étions arrivés par le train, accompagnés par un animateur, que nous ne connaissions pas auparavant. A Perpignan, nous avions pris un car qui avait grimpé les routes sinueuses à travers les cols et les sommets.

Le Mas Vert était une demeure imposante, toute blanche, typique des grandes maisons des Pyrénées. Barrio nous avait accueillis avec un large sourire et nous avait présenté son équipe : Hervé, grand, chevelu, joueur de guitare, fan de Bob Dylan et d'Hugues Auffray (pendant les veillées, les longues veillées, il nous faisait bouffer jusqu’à plus soif du Stewball et du Fameux trois-mâts). Gérard, celui qui nous avait accompagnés dans le train, était son clone et faisait stéréo. Il y avait aussi Nadine, une jeune femme forte et sévère; nous l’avions baptisée Boule de Graisse, mais elle préférait Nadia. Et puis Phil-la-Bricole, qui savait fabriquer des objets fascinants avec n’importe quoi et trois fois rien; nous avions sympathisé très vite, je passais des heures en sa compagnie à construire de mon Opinel des bateaux en écorce de pin. Enfin, il y avait Marie-Thérèse, Marité, une jeune animatrice de vingt ans, au sourire agréable et à la voix douce, coiffée à la garçonne, ce qui était rare à cette époque où tous les grands aimaient porter les cheveux longs; mais elle avait concédé à la mode hippie une teinture au henné. Le cuisinier, Norbert, était un homme bourru et sec, mais qui aimait bien les gosses. Il était entouré des femmes de service, une pléiade de J: Janine, Jacqueline et Josette.

L'infirmière s’appelait Catherine, M’dame Piquouse ou M’dame Ventoline, selon les situations. Barrio préférait l’appeler Cathy… Pas très original, le clown!

Nous étions une trentaine de garçons, de huit à quinze ans, venus de la banlieue parisienne et de Toulouse. Aucun de nous n’avait choisi d’être ici, c’est la maladie qui en avait décidé. Nous étions six par chambre.

Je logeais dans la chambre numéro trois, avec Gildas de Bobigny, Antony de Choisy-le-Roi, Coco de Rambouillet, Fred de Pontoise, et Samuel qui arrivait de Paris.

La nuit venue, lorsque je me retrouvais seul dans mon lit, j’écoutais les bruits que faisaient les autres en dormant: Gildas ronflait comme un moteur de 2CV. Antony marmonnait des phrases incompréhensibles. Je regardais les ombres menaçantes défiler sur le plafond, je scrutais leur forme et leur donnais une âme : il y avait l’araignée sanguinaire, qui venait lécher de ses pattes crochues le lit de ceux qui dormaient. Un éléphant était en suspension au-dessus de nos têtes; il marchait maladroitement sur le plafond, un cri pouvait le faire tomber et nous péririons écrasés. Une chenille vicieuse cheminait sur le mur, à chacun de ses mouvements, elle semblait prête à se transformer en un papillon de mauvais augure.

Comme la nuit me faisait peur, mes pensées s’évadaient pour retourner chez moi... Je venais d’avoir neuf ans. Maman disait que j’étais son trésor, je devais valoir cher avec mes cheveux couleur d’or. Mon frère René me dépassait de deux têtes, il était pour moi un allié précieux quand je me jetais dans une situation délicate; il y en avait un paquet, au Mas Vert, qui auraient bien fait de faire gaffe à ce que mon frère ne les chope pas à notre retour à Paris. Ma petite sœur Nicole était très mignonne; blonde également; quand elle faisait une bêtise, elle réussissait toujours à attendrir mon papa.

Notre famille était modeste et nous vivions dans un immeuble construit lors des opérations million, le programme de création de logements sociaux qui avait vu le jour au cours des années soixante: un logement pour un million. L’immeuble était habité par des gens aussi modestes que nous dont les familles connaissaient des difficultés sans fond. Les plus grands étaient impliqués dans toutes les bagarres de blousons noirs et catalogués comme les voyous de la ville. Je les aimais bien, surtout quand ils nous racontaient leurs exploits.

En 1967, d’autres bâtiments étaient apparus, une immense cité surnommée La Résidence. Nous avions emménagé dans le bâtiment numéro six. Ceux qui n’avaient pas la chance d’habiter dans notre cité toute neuve, la regardaient avec mépris et commentaient âprement les barres de béton aux couleurs lugubres; ils l’appelaient la Résidence des lapins ou les cages à poules, pour garder une note champêtre sans doute!

Dans notre grand appartement, nous avions chacun notre chambre. Disparue la pièce où nous étions tassés tous les trois, finis les petits matins où nous nous levions sans faire un bruit, pour ne pas réveiller nos parents qui dormaient dans le grand canapé de la salle à manger.

Dorénavant, notre chambre était notre univers; chacun devenait responsable de son bazar et devait en répondre devant le courroux de maman.

L’un de mes plus beaux souvenirs était celui du joli mois de mai 1968. Comme beaucoup d’enfants, j’avais traversé cette période troublée avec immensément de plaisir. Nous n’avions pas d’école, mes parents allaient souvent à Paris pour manifester. Nous étions un peu livrés à nous-mêmes et la ville nous appartenait.

C’est aussi pour cette raison, pour avoir connu un vent de liberté, que je souffrais autant sous mes couvertures, enfermé dans l’obscurité, sous les regards malsains des monstres des ténèbres.

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