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Le sixième visage
Joseph Ouaknine
Cylibris
174 pages
20 janvier 2001
Le sixième visage
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Le sixième visage

Extrait publié avec la permission de l'auteur, Joseph Ouaknine

Je suis un Français moyen. Attention, pas dans le sens péjoratif, non… seulement en termes de statistique.

Le Français mesure en moyenne un mètre soixante-douze ? Je mesure un mètre soixante-douze. Le Français gagne dix mille six cent cinquante-cinq francs par mois ? À se demander si les statisticiens n’ont pas fait une photocopie de mon bulletin de salaire. Le Français met en principe quarante-six minutes pour se rendre à son travail ? C’est à la seconde près le temps nécessaire pour arriver sur mon lieu de production, en dehors des jours de grève, bien entendu. Mais cela ne compte pas.

Et la liste est longue : je ne peux jamais écouter les résultats d’un sondage sans voir mon curriculum vitæ s’étaler aux yeux de la France entière. Ce matin dans le journal, j’ai lu que la fréquence probable d’accident de voiture pour un Français était de tous les dix-huit ans. Tu parles d’une chance ; je me suis fait renverser par une automobile le jour de mes dix-huit printemps ! C’est sûr maintenant, je resterai cloîtré chez moi au matin de mes trente-six chandelles.

S’ils savaient, là-bas, dans les hautes sphères, ils n’auraient même plus besoin de dépenser des fortunes pour commander des sondages. Il suffit de prendre mes mensurations et décortiquer mes caractéristiques pour tomber en plein dans le mille ! Je suis toujours au beau milieu des statistiques. En bien ou en mal, du pareil au même…

D’ailleurs je gagne toujours aux élections ; je vote à gauche, et la gauche l’emporte. Cette année, par esprit de révolte, j’ai voté à droite… Croyez-le si vous le voulez, la droite est passée. Même mon idiot de frère en serait resté médusé, mais il n’en a rien su, je n’ai plus l’occasion de le voir.

Tout de même, ce n’est pas de pot : comme le Français moyen a très peu de chance de gagner au loto, je n’ai jamais empoché un centime de ma vie ! Une chance sur combien de millions ? Trop aléatoire pour moi. Le hasard ? Connais pas. Je suis le rouage le plus banal de la vie française, intimement lié à un maillage de pourcentages et de moyennes, enraciné dans un avenir prédestiné et dicté par la dure loi des statistiques. Parfois, j’appréhende même de connaître l’instant précis de ma mort, avec leur espérance de vie à la française. Heureusement, les statisticiens viennent de me rajouter quelques années de plus. Maintenant je fais attention de me lever tous les jours du bon pied pour éviter de fausser les statistiques !

Vous l’avez compris, je suis statisticien et féru de probabilités. Je ne sors jamais de chez moi sans avoir joué ma partie de dés. Mon dé rouge pour la chance, le bleu pour l’amour et le jaune pour l’argent. C’est ainsi tous les jours, comme ce vendredi matin-là où, prêt à partir, je les ai jetés contre le battant de la porte. J’ai regardé le résultat avec effarement : 6 pour le bleu, 6 pour le rouge, 6 pour le jaune ! J’en étais médusé. C’était si rare ! Satisfait, je les ai empochés et suis sorti, le sourire aux lèvres, persuadé d’avoir toutes les chances de mon côté, prêt à rencontrer la femme de ma vie, ou à tenter ma chance au loto…

Dix minutes plus tard, je parvenais rue de la Capsulerie, bien calé derrière mon volant, et, comme d’habitude, j’ai cherché une place de stationnement assez proche de l’entrée du métro. En général, j’en trouvais toujours dans les bas quartiers de Bagnolet, mais ce jour-là, comme j’étais un peu en retard, il n’y en avait plus. En rageant, j’ai fait plusieurs fois le tour du pâté de maisons avant d’attaquer de nouveau cette descente que je connaissais par cœur. La seule rue où le stationnement était gratuit dans le coin, sinon, il fallait remonter tout en haut de la butte, juste avant le parc de la Noue.

Soudain, du haut de la colline, j’ai aperçu une voiture blanche quittant un emplacement inespéré. J’ai appuyé à fond sur le champignon, filant à toute allure dans la descente avant qu’un mauvais plaisantin ne vienne me ravir ma place. Je suis arrivé en trombe à l’endroit vacant et j’ai braqué brutalement, montant d’une roue sur le trottoir.

Au même instant, j’ai entendu un hurlement épouvantable, un cri strident… Mes cheveux se sont dressés. J’ai écarquillé les yeux, affolé à l’idée de trouver quelqu’un sous les roues. J’avais les jambes flageolantes. J’ai alors aperçu une jeune femme terrorisée, défigurée par la peur. Les mains en avant, tendues comme un noyé cherchant désespérément un dernier souffle de vie, elle fixait le capot de la voiture. Ses traits, que je devinais assez beaux, étaient complètement distordus. Son menton semblait décollé, tant sa mâchoire restait ouverte sur un cri inachevé, bloqué en pleine gorge par l’angoisse. Elle était morte de trouille !

J’ai jailli de la voiture. Elle me regardait presque avec haine. Pourtant, elle apparaissait entière et sans aucune blessure apparente… Rassuré sur son sort, je me suis confondu en excuses :

— Je suis désolé de vous avoir fait peur, Mademoiselle…

Elle a semblé se réveiller d’un cauchemar :

— Vous êtes fou ? Vous avez foncé sur moi comme un malade ; vous avez failli m’écraser ! Débouler à cette vitesse, il faut être débile…

Je trouvais qu’elle exagérait un peu et j’ai voulu minimiser l’affaire :

— Non, je vous assure, je voulais simplement me garer…

Sans écouter la fin de ma phrase, elle est repartie de plus belle dans une série de reproches véhéments. Cependant, son visage reprenait peu à peu des couleurs. Ses traits s’affinaient, devenaient plus agréables, plus humains.

« Elle est jolie ! » ai-je pensé.

Dans la poche de mon pantalon, j’ai caressé mes dés. L’un d’eux semblait plus chaud… le bleu certainement ! J’ai esquissé un sourire discret et me suis mis à l’observer : elle avait des cheveux bruns coupés droit à mi-visage, des yeux verts, une petite bouche aux lèvres pulpeuses et une taille bien dessinée. Son nez minuscule, légèrement retroussé, ressemblait à un bouton d’or. Trente ans maximum et un charme fou. Elle tremblait encore un peu mais sa poitrine se soulevait moins vite. J’en ai profité pour insister :

— Écoutez, encore une fois je suis désolé ; je ne vous avais pas vue.

— Vous voulez peut-être que je me balade en agitant un drapeau ? Vous en demandez un peu trop !

Malgré sa nervosité évidente, j’ai eu du mal à retenir un nouveau sourire.

— Comment vous sentez-vous ? ai-je demandé.

Elle n’a pas répondu, frissonnant encore. Nous étions juste à côté d’un bar-tabac et je l’ai invitée à boire un café. Prenant son signe de tête comme affirmatif, j’ai verrouillé les portières et jeté un coup d’œil sur la roue avant gauche. Elle débordait d’au moins vingt centimètres sur le trottoir !

Visiblement, la jeune femme n’était plus en état de marcher seule. J’ai ramassé le sac qu’elle avait laissé choir, ai pris son bras et poussé la porte du bar pour la laisser passer. Nous nous sommes installés à la première table. Lorsque je me suis retourné après avoir passé la commande, une cigarette déjà allumée avait pris place entre ses doigts effilés. Elle rejetait la fumée en me dévisageant, l’air détaché. Je ne savais trop que dire ni par où commencer, alors je me suis assis en laissant tomber :

— Vous savez, j’ai eu peur moi aussi. Un instant, j’ai cru que je vous avais roulé sur le pied.

À mon tour, je lui ai arraché un sourire, ce qui l’a rendue encore plus charmante. Nous avons échangé quelques banalités puis elle s’est renfrognée à nouveau, perdue dans ses pensées. Elle devait bien se rendre compte que j’étais réellement désolé de lui avoir fait peur. Le serveur a déposé les cafés sur la table. Elle a bu le sien brûlant, presque d’une seule gorgée, fronçant les sourcils lorsque la vapeur a caressé son visage. Moi, je ne pouvais pas le boire aussi vite, alors je l’ai regardée se refaire une beauté.

Soudain, je l’ai trouvée très jolie, sensuelle, désirable, pleine d’élégance. Mon pouls s’est accéléré. Sentant la fin de notre rencontre très proche, j’ai cherché mes mots pour la retenir, la revoir… Au début, elle m’a répondu gentiment, puis, très vite, j’ai deviné que je l’agaçais. Pourtant, j’ai insisté :

— Vous habitez le quartier ?

— Oui ! J’habite la rue où vous avez failli m’écraser.

— Ça alors ! Je me gare toujours dans cette descente !

— Désormais, je ferai attention à vous éviter.

— Oh ! J’en serais vraiment désolé ! Ce n’est pas mon comportement habituel au volant.

— Je l’espère pour vous… et pour tout le monde !

— Écoutez, je voudrais me faire pardonner…

— Ne vous inquiétez pas, a-t-elle coupé, ce n’est plus qu’un mauvais souvenir et je compte bien ne plus vous revoir.

J’ai fait une dernière tentative pour l’inviter à passer une soirée avec moi. Le refus est resté catégorique et sans équivoque. D’ailleurs, elle ne m’a même pas laissé le loisir de continuer, elle a ramassé son sac et s’est dirigée vers la sortie sans dire un mot. J’ai perdu un temps précieux à payer les consommations. Lorsque je suis sorti à mon tour, elle avait déjà disparu.

J’ai regardé de tous les côtés, espérant la voir traverser plus loin. Puis j’ai laissé passer un bus avant de franchir la rue en courant. Rien. Évaporée. Déçu, j’ai jeté un coup d’œil à ma montre : il était plus que temps de me dépêcher.

Arrivé au travail, devant mon écran plein de graphiques et de prévisions boursières, j’ai sorti les dés de ma poche. Je les ai longtemps caressés avant de les jeter sur le bureau. Le premier, le rouge, est allé se nicher contre ma souris et s’est stabilisé sur le 6. Mon cœur s’est mis à battre à un rythme fou. Le bleu et le jaune ont roulé un instant avant de s’engouffrer derrière le clavier, comme s’ils voulaient se cacher. Je me suis redressé :

— Bon Dieu ! ai-je crié, encore trois 6 !

Inquiet, j’ai redressé la tête. Maryse, ma collègue installée derrière le bureau face au mien, a secoué la tête d’un air navré. Je savais depuis longtemps ce qu’elle pensait de mes petits jeux de hasard. Elle a bougonné, comme d’habitude. J’ai ramassé les dés sans rien dire, fixant mon écran, pétrifié.

Toute la journée, la délicieuse frimousse de la jeune femme n’a pas cessé de s’incruster dans mon esprit. Parfois, son visage déformé par la peur défilait devant mes yeux avec une rare netteté. Je pouvais en distinguer tous les détails. Je n’étais pas un bon dessinateur, mais ses traits reflétaient l’angoisse et l’épouvante avec une telle précision que sans m’en rendre compte, j’ai attrapé un crayon.

J’ai commencé par tracer plusieurs courbes. D’abord les yeux, écarquillés, horrifiés, ténébreux… Les joues creuses… La bouche ensuite, grande ouverte sur ce cri qui n’en finissait plus de résonner dans ma tête… Le menton, petit mais relevé, à la manière d’un boxeur touché par un crochet du droit… Le front plissé, rétréci par la peur… Les cheveux ébouriffés, raides, comme balayés par une bourrasque… Et ce petit nez retroussé, mignon à croquer, cherchant désespérément un dernier souffle de vie…

Peu à peu, le visage a pris forme. J’étais ébahi. Je n’avais jamais aussi bien dessiné de ma vie. C’était trait pour trait le visage de la jeune femme au moment de l’accident. Enfin, de ce drame qui n’avait pas eu lieu, comme par miracle !

Le soir même, chez moi, j’ai sorti le dessin de ma sacoche pour l’admirer. Soudain, j’ai décidé de le colorier pour l’embellir. Je n’en revenais pas. Je me découvrais un talent caché. C’était fabuleux ! Magique ! Le visage était adorable ! Comme celui d’une héroïne sortie tout droit d’une bande dessinée, de l’affiche d’un film ou d’un magazine. Je vibrais corps et âme, pourtant j’étais indécis :

— Je dois la retrouver, me suis-je dit, au moins pour lui montrer le dessin… Pour le lui offrir même. Enfin, je ne sais pas… Elle risquerait de mal le prendre… de trouver cela de mauvais goût.

J’ai peaufiné mon chef-d’œuvre dans les moindres détails. Il était vingt heures lorsque j’en suis enfin arrivé à bout. Il faisait déjà nuit mais j’étais trop excité, alors j’ai décidé de retourner sur place, à la manière d’un meurtrier ou d’un voleur… Moins d’un quart d’heure plus tard, je redescendais la rue de la Capsulerie à faible vitesse, en murmurant :

— Elle n’est tout de même pas banale, cette rencontre ! Quelle femme ! Où peut-elle bien habiter ? Voilà l’endroit où je me suis garé ce matin. Elle descendait la rue en venant de cette direction…

À cette heure tardive, j’ai trouvé rapidement une place. Je suis sorti de la voiture et mon regard s’est porté vers les deux grandes tours dont l’une se détachait dans le ciel. De nombreuses fenêtres étaient éclairées, presque toutes…

— À coup sûr, ai-je soufflé en secouant la tête, elle doit habiter là, dans l’un de ces appartements. Peut-être regarde-t-elle en ce moment même par la fenêtre ?

Je suis rentré dans la voiture. Ma décision était prise :

— Lundi matin, je reviendrai l’attendre ici. Je connais l’heure de son passage, elle ne pourra pas m’échapper ! Cette femme est faite pour moi… Les dés l’ont prédit !

J’ai tapé d’impatience sur le volant :

— Dire que je me complaisais dans une vie sans enthousiasme, confiné dans un univers inconsistant !

Je me sentais tout drôle, comme si je me réveillais d’une longue léthargie. Les statistiques m’avaient enchaîné, affaibli mentalement à un point tel que j’en étais devenu amorphe. Je ne vivais qu’à travers elles, voire pour elles. Pendant des années, j’avais pris un malin plaisir à les étudier pour mieux me connaître. Elles avaient remplacé mes parents… mon frère. Elles étaient presque devenues… ma femme ! Je trouvais ma satisfaction dans cette peau de Français moyen, poussant le vice à épouser au maximum le résultat des enquêtes. Je me serais crevé un œil si on m’avait annoncé que la majorité des Français étaient borgnes !

— Une nouvelle ère commence, cette femme m’a redonné goût à la vie. Je vais la retrouver et ne la quitterai plus, plus jamais !

J’ai failli jeter mes dés par la fenêtre, mais je me suis retenu de justesse :

— Non ! Pas mes dés ! Cela fait si longtemps qu’ils rythment ma vie !

J’ai relancé le moteur, enclenché une vitesse en riant et jeté un coup d’œil au dessin posé sur le siège passager. Dans la lueur de la nuit, il m’est apparu encore plus beau, presque vivant. Trop, peut-être. J’étais hypnotisé par le regard… Un regard mouvant, animé, et la bouche m’a semblé se transformer en sourire… Un sourire cynique.

Soudain, j’ai eu un geste maladroit, la voiture a fait une embardée et j’ai dû stopper sur le bas-côté… Fébrile, j’ai attrapé la feuille et me suis penché pour la diriger sous un réverbère. Mon cœur battait la chamade, mais le visage avait retrouvé des contours normaux, tels que je les avais figés : horrifiés, certes, mais inanimés.




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